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Environnement : peut-on vraiment compenser notre empreinte carbone ?

Publié le 22 septembre 2023 à 14h17

Source : JT 20h WE

Planter des arbres, financer des projets en agroforesterie ou en énergie renouvelable… Les méthodes proposant d’équilibrer notre bilan carbone en achetant des crédits se multiplient.
Mais ces bonnes actions ne rachètent pas nos comportements destructeurs pour la planète.
Plus grave, l’efficacité des marchés carbone reste limitée.

Un voyage de 985 km en voiture (entre Lille et Bayonne, par exemple), dix jours de chauffage au gaz, 26 repas à base de viande, la production d’un canapé convertible ou encore d’une moitié d’une télévision d’une largeur de 45 pouces, etc., engendrent chacun pas moins de 190 kg d’équivalent dioxyde de carbone (CO2). Avec ses activités nombreuses et variées (travail, transport, loisir), son confort (électricité, chauffage) ou ses besoins vitaux (alimentation, eau), un Français émet en moyenne près de dix tonnes de CO2 par an. Vous pouvez calculer votre empreinte sur le climat en réalisant ce test.

Disons-le sans ambages : 10 tonnes, c’est beaucoup trop. L’ensemble des humains devrait, pour préserver la planète Terre, se limiter à une moyenne de deux tonnes de gaz à effet de serre (GES). Pour parvenir à ce calcul, l’Agence de la transition écologique (Ademe) additionne nos émissions directes (l’énergie dépensée lors du lancement d’une machine à laver le linge par exemple) et nos émissions indirectes (matériaux utilisés lors de la production de la machine, son acheminement jusqu’aux différents entrepôts avant d’arriver chez nous et son déchet lorsqu’elle devient inopérante).

Comment diviser notre impact carbone (ou climat) par 5 ? Cela ressemble à un chemin de croix. Le GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) nous exhorte à changer de comportement : l’humanité doit réduire ses émissions de GES de 90 % pour sauver la biodiversité et s’écarter du dérèglement climatique. Or, pour l’instant, des émissions restent "incompressibles", impossibles à éviter : les éleveurs nourrissent leurs bêtes, les commerciaux ou infirmiers à domicile utilisent leur véhicule, les maçons se servent de matériaux polluants pour construire, etc. Pour compenser ces émissions, plusieurs marchés carbones offrent aux particuliers des crédits.

Comment fonctionne la compensation carbone ?

La compensation carbone consiste à soutenir un projet de réduction ou de séquestration d’émissions de GES. Il faut au préalable mesurer l’impact de ces projets et les transformer en crédits carbone, représentant chacun une tonne équivalent CO2. Il existe deux sortes de marchés carbone, détaille Augustin Fragnière, chercheur en science de l’environnement et Directeur adjoint du Centre de compétences en durabilité de l’Université de Lausanne : "Sur le premier marché, particuliers, entreprises ou collectivités locales échangent des crédits pour des tonnes équivalent CO2 qui n’ont pas été émises dans l’atmosphère. Objectif, éviter d’émettre avec l’implantation d’un parc éolien pour remplacer une centrale à charbon par exemple. Le second vise à capturer des tonnes équivalent CO2. Le financeur peut planter des arbres ou séquestrer du carbone dans le sous-sol." Plusieurs entreprises polluantes, à l’instar de compagnies aériennes ou de fournisseurs d’énergie, proposent à leur consommateur de payer un supplément pour acheter des crédits carbone. Les accords de Paris ont également ouvert un troisième marché destiné aux États et administrations publiques : il s’agit de les aider à atteindre leurs objectifs climatiques.

Une étude, publiée en 2019 par la revue Science, assure qu’en plantant un milliard d’hectares de forêts (quelque 1200 milliards d’arbres), l’humanité pourrait éliminer environ deux tiers des 300 gigatonnes de carbone émis dans l’atmosphère depuis les années 1800.

Planter des arbres, le moteur de recherche Ecosia le fait depuis fin 2009. Il se sert des revenus générés par les recherches en ligne sur son site. L’entreprise allemande revendique, en près de 14 ans, 182 millions d’arbres plantés.

Attention à la pertinence des projets

Pour compenser les émissions, les projets doivent respecter plusieurs critères :

- Éviter d’émettre des émissions additionnelles en transportant par exemple sur place des graines à planter

- Mesurer les gains de CO2 évités ou capturés

- Garantir l’unicité des crédits carbone délivrés (un crédit = 1 tonne de CO2). Autrement dit, impossible d’utiliser deux fois le même projet pour prétendre à la neutralité carbone.

Un organisme indépendant doit certifier que les projets respectent ces critères. Plusieurs labels, à l’instar du Voluntary Gold Standard ou du Verified Carbon Standard, garantissent théoriquement que les financeurs compensent leurs émissions. Or, c’est là que le bât blesse. "Des marchés volontaires et non régulés se sont développés spontanément. Les prix, très variables, dépendent du pays d’origine et du type des projets financés, des salaires locaux, etc. Beaucoup de prestataires vendent de gré à gré, impossible de vérifier l’intégrité environnementale des crédits vendus", déplore Augustin Fragnière. Prix moyen de la tonne d’équivalent CO2 sur ces marchés volontaires ? Trois dollars. "Ce prix réduit à zéro l’incitation à changer de comportement. Un Français qui émet dix tonnes n’a qu’à dépenser 30 dollars pour avoir la conscience tranquille", dénonce le chercheur.

Marchés carbone inefficaces

Dans une étude, publiée en août dans le même magazine Science, des chercheurs mettent en doute la crédibilité de nombreux programmes de compensation carbone. Ils ont étudié ceux qui prétendent éviter la déforestation dans les pays tropicaux : l’impact des crédits carbone alloués serait trois fois moins important qu’annoncé. "Il y a des scandales récurrents, des problèmes de méthodologie, de comptage, etc. Les crédits se basent sur des critères de mauvaise qualité. Difficile parfois de vérifier si les crédits correspondent aux projets prétendus", regrette Augustin Fragnière. Le chercheur dénonce un autre écueil structurel : "Payer un supplément ne permet pas d’annuler l’impact de vos activités sur le climat. On ne peut pas arriver à zéro en soustrayant les tonnes achetées aux tonnes émises. Quoi qu’il arrive, nos émissions restent réelles." Notre exemple d’Ecosia le montre : un jeune arbre ne séquestre pas la même quantité de CO2 qu’un arbre en bonne santé ou qu’un arbre malade. Un arbre fraîchement planté ne capturera jamais autant de CO2 qu’un grand arbre.

En l’occurrence, le chercheur y voit un grave problème de communication lié à la logique du marché. Il préfère parler de contribution carbone : "Dans le contexte, je ne peux pas éviter d’émettre du CO2, mais je peux, en payant, contribuer à la lutte globale contre le changement climatique. En laissant entendre au consommateur qu’en payant davantage, il n’a plus aucune raison de s’interroger sur ses propres émissions. Acheter revient à leur donner le droit d’émettre des GES." Critique, Augustin Fragnière ne veut néanmoins pas jeter l’eau avec l’eau du bain : "Des projets préservent la biodiversité ou créent des emplois locaux." L’Ademe conclut en prévenant que la compensation carbone n’a de sens qu’à l’échelle de la planète. Elle ne sera efficace que lorsque l’humanité aura suffisamment réduit ses émissions.


Geoffrey LOPES

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