En quelques années, une poignée de startups a essaimé sur un marché encore nouveau en France : les applications de demande d'acompte sur salaire.
Contrairement aux États-Unis, elles garantissent des virements anticipés sans aucun frais pour les salariés.
Selon elles, les employeurs auraient aussi à y gagner.

À l'heure d'une flambée inédite des prix, tous les regards se tournent vers les salaires. Les augmenter peut s'avérer difficile pour les employeurs, face à une économie déjà fragilisée par la crise sanitaire puis percutée par la guerre en Ukraine. Mais il existe une méthode encore peu connue, qui permet de percevoir une partie de sa paie avant la fin du mois : l'acompte sur salaire. Depuis quelques années, plusieurs applications sur mobile proposent même de faciliter la procédure.

Un salarié peut récupérer jusqu'à 50% de son salaire dès lors qu'il sollicite cette somme avant le 15 du mois, puisque l'acompte correspond au fruit des heures déjà travaillées. L'employeur ne peut pas refuser ce droit, encadré par le Code du Travail, ni exiger les raisons de la demande. Pour autant, il est parfois délicat pour les salariés d'oser sauter le pas : c'est pourquoi une poignée d'applications offrent la possibilité de choisir soi-même le montant voulu et de l'obtenir sur son compte automatiquement. 

"C'est beaucoup plus facile de passer par l'application que d'aller voir ma direction, ma DRH ou mon manager. Il n'y a pas de justification à donner", salue dans le reportage du 20H de TF1 en tête de cet article Régis Aguiton, technicien de maintenance au sein de la chaîne de restauration et d'hôtellerie du Mont-Saint-Michel, la Mère Poulard, qui a adopté l'application Spayr. "En se positionnant comme un tiers entre l'employeur et l'employé, on enlève cette gêne", explique à TF1info Paul Riché, cofondateur de la start-up qui a vu le jour en juillet 2021.

"Flexibilité ne veut pas dire excès"

Les applis permettent de "démocratiser" les demandes, assure-t-il : le premier mois du lancement de Spayr, seuls 5 à 10% des salariés avaient recours à des acomptes, contre 50% aujourd'hui. Selon une récente étude, un Français sur trois aimerait en effet être payé plus fréquemment dans le mois. L'objectif est d'éviter de multiplier les frais bancaires, agios et découverts, en cas de dépenses imprévues, et sortir de l'anxiété financière. "En moyenne, les salariés retirent 200 à 250 euros par mois, soit la même fourchette qu'un découvert, évalué à environ 232 euros en France", signale Paul Riché.

Cette vague d'applis s'inspire d'un modèle anglo-saxon qui rencontre depuis plusieurs années un large succès, à une nuance près : les startups françaises garantissent souvent des versements sans frais pour les salariés, contrairement aux applications américaines notamment, qui prélèvent quelques dollars à chaque virement et font courir aux utilisateurs un risque d'endettement. "Aux États-Unis, il n'y a pas d'obligation légale pour les employeurs, alors c'est aux employés de payer. Notre modèle, qui était le premier à émerger en Europe, fait au contraire porter les frais à 100% par l'entreprise", explique Arbia Smiti, qui a lancé en 2019 sa startup Rosaly, initialement dans le contexte des Gilets Jaunes. 

Tout comme Spayr, Rosaly facture un abonnement aux employeurs de quelques euros par salarié et par mois. Quant au risque de voir les utilisateurs dépenser trop vite leur paie, "flexibilité ne veut pas dire excès", assure l'entrepreneuse : "Lorsqu'on a lancé l'application, les salariés retiraient un seul acompte, contre trois retraits en général aujourd'hui. Ce sont de petites sommes au compte-goutte, calibrées sur les besoins : en moyenne, on est passé de 50% du salaire retiré à 13%"

Plus que des applis de retrait, des outils pour mieux gérer son budget

Rosaly propose aussi des fiches pour aider gérer son budget, une vision sur le solde et le reste à vivre, des simulateurs d'aides supplémentaires et la possibilité d'être mis en contact avec des assistantes sociales. Ainsi qu'une cagnotte d'épargne, pour mettre de côté une part de son salaire, un service que propose aussi l'application Salto, lancée juste avant la crise sanitaire. "L'objectif n'est pas d'aggraver un déséquilibre financier, bien au contraire", abonde Kevin Ansiau, son cofondateur, qui propose un abonnement dès 19 euros par mois pour les plus petites sociétés. "Plus que de multiplier les acomptes, on veut permettre aux employés de suivre en temps réel le flux de leurs revenus et leur garantir un matelas de précaution."

Quant aux entreprises, elles obtiennent en contrepartie un gain de temps, puisque dans le cadre d'une demande classique, il est recommandé de passer par un recours écrit, un processus administratif parfois lourd qui dissuadait certaines de faire connaître le dispositif. Elles s'assurent aussi de plus "d'attractivité et de rétention des employés", affirme Kevin Ansiau, à l'heure où nombre de secteurs peinent à recruter

Et pour transférer cet argent, les applis optent concrètement pour différents modèles : Rosaly avance tous les frais, Spayr également dans la plupart des cas, tandis que Salto permet aux entreprises de placer les fonds sur un compte bancaire partenaire de l'application pour ensuite verser l'argent sur celui des salariés. Rosaly compte pour l'heure 25 employés, et tout autant de clients, de grands groupes comme Carrefour aux PME. Les deux autres accompagnent une dizaine de sociétés, de 500 à 2000 salariés pour Spayr et de quelques centaines chez Salto. 

Mais tous relèvent qu'au sein des sociétés, l'offre intéresse tous les employés, "cols blancs comme cols bleus". Les entrepreneurs affirment que le marché "se déploie", malgré la réticence de certains employeurs. Arbia Smiti assure déjà que les entreprises qui ne mettront pas en place dès maintenant ces solutions ne tarderont pas à se le voir imposer par les travailleurs et les syndicats eux-mêmes. 


Maëlane Loaëc | Reportage TF1 Anaïs Lebranchu et Antoine Santos

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