"Ka mate ! Ka mate !" : l'histoire et les secrets du célèbre haka des All Blacks

Publié le 5 septembre 2023 à 16h38, mis à jour le 8 septembre 2023 à 21h04

Source : JT 13h Semaine

Privilège réservé à la Nouvelle-Zélande et aux nations du Pacifique, le haka est le premier temps fort d'un match avec les "All Blacks".
Cette danse chantée, dont le "Ka Mate" est sa version la plus connue, est rythmée par les codes de la culture maorie.
Destiné à impressionner l'adversaire, ce rituel guerrier va retentir durant la Coupe du monde, qui s'ouvre le 8 septembre en France.

"Ka mate ! Ka mate !". Avant chaque match, après les hymnes nationaux, ce cri, scandé, hurlé, fend l'air. Les All Blacks s'avancent, l'air conquérant, sur la ligne des 50 mètres pour provoquer leurs adversaires. Le regard noir, en transe, ils exécutent ce haka, une danse chantée, ponctuée de grands coups sur la poitrine ou sur les cuisses, avec une coordination et une rage à vous glacer le sang. Une chorégraphie millimétrée qu'ils achèvent, les langues dehors, sur une grimace d'intimidation. Un rituel insulaire aujourd'hui indissociable des joueurs au maillot frappé de la fougère argentée. 

Mais il n'en a toujours été ainsi. Loin du folklore qu'on lui prête, cette coutume ancestrale revêt une grande importance dans la culture maorie. Son histoire remonte au XVIIIe siècle. Le haka, sous sa forme primitive, a été composé vers 1820 par un chef maori, Te Rauparaha. Retenu captif par une tribu ennemie, il parvient à s'évader. Dans sa fuite, il se cache dans une fosse pour échapper à ses ravisseurs. Craint d'être retrouvé, il répète tout bas : "Ka mate, ka mate" ("Je meurs, je meurs"). Hors de danger, l'homme se met alors à célébrer la vie, en criant : "Ka ora, ka ora" ("Je vis, je vis"). Ce jour-là naît le "Ka mate ! Ka mate !"

Avec le temps, cette danse chantée devient un outil de communication. Implanté dans toutes les couches sociales, il est utilisé pour les cérémonies de bienvenue mais aussi, si besoin, avant de partir en guerre - d'où parfois des termes et des gestes très guerriers. Le rugby ne s'empare de ce rite pour son propre usage que bien plus tard. En 1888, plus exactement. Selon la Fédération néo-zélandaise, c'est à cette date, lors de leur première tournée à l'étranger, en Angleterre, que les ancêtres des All Blacks, déjà tout habillés de noir, s'expriment pour la première fois à travers cette danse guerrière. 

Cela fait bouillir votre sang
Scott Barrett, deuxième ligne néo-zélandais

Pendant presque un siècle, les descendants de Joe Warbrick, le capitaine de l'époque, n'exécuteront ce haka que pour leurs matchs loin de leurs bases. Il faudra attendre 1987, et la première Coupe du monde de rugby, pour que ce cérémonial d'avant-match, autorisé par la tribu Ngati Toa dont Te Rauparaha fut le chef, devienne systématique, y compris en Nouvelle-Zélande.

Réaliser un haka n'est pas donné au premier venu. Comme toute danse, il est chorégraphié et codifié dans les moindres détails. Il est tout d'abord mené par un "leader". À la manière d'un pape, il est choisi par les joueurs eux-mêmes. Le plus souvent, mais pas toujours, il s'agit d'un joueur d'origine maori. Mais ce n'est pas forcément le capitaine. "Il faut qu'il soit laid et effrayant. Étant donné que 99% des joueurs le sont, ce n'est pas un problème", expliquait en 2013 à ESPN, mi-sérieux, mi-rigolard, Liam Messam, qui a mené de nombreux hakas. "Il faut qu'il soit aussi confiant en lui-même, qu'il puisse s'exprimer librement sans s'occuper de ce que les autres peuvent penser", soulignait l'ancien troisième ligne néo-zélandais du RC Toulon.

C'est le leader qui donne le ton, en déambulant et en hurlant des consignes à l'équipe, répartie sur plusieurs rangs. À son signal, ses partenaires s'accroupissent à moitié, les bras à l'horizontale au niveau du visage, en lançant un "Houuuuu" féroce. Le chef de meute entonne alors le premier couplet, en scandant et en détachant les syllabes, pour renforcer le caractère "guerrier" du haka. Ses coéquipiers le rejoignent vocalement à partir du second couplet, en frappant leurs mains sur leurs cuisses puis en multipliant les gestes avec leurs bras. L'ensemble dure 1 minute et 15 secondes. "Cela fait bouillir votre sang", décrivait en 2019 à CNN le deuxième ligne Scott Barrett, futur adversaire des Bleus. "C'est quelque chose de spécial, c'est sûr." 

"Kapa o Pango", l'autre haka plus féroce

Décliné sous plusieurs formes, le haka n'est pas l'apanage du "XV de la fougère". Les nations du Pacifique Sud - les Fidji, les Tonga et les Samoa -, où les Maoris sont nombreux, l'interprètent aussi. Ce qui donne lieu à un "double haka" lorsqu'elles se croisent, à l'image de l'affrontement entre la Nouvelle-Zélande et les Tonga à St James's Park lors de la Coupe du monde 2015. Les Tongiens avaient été les premiers à se mettre en action en exécutant le "Sipi Tau". Ils avaient ensuite été "imités" par les futurs triples champions du monde (1987, 2011 et 2015) et leur "Ka mate", le seul haka des All Blacks jusqu'en 2005.

Le 27 août 2005, alors que la Nouvelle-Zélande s'apprête à défier l'Afrique du Sud, à Dunedin, la voix du capitaine Tana Umaga transperce la froide nuit de Dunedin. Il lance, à la surprise générale, le premier "Kapa O Pango" de l'histoire. Un haka composé à la demande des joueurs néo-zélandais, suite à l'affront des supporters des Springboks, qui ont osé ne pas respecter le "Ka mate" lors d'un précédent test-match, en le couvrant de cris et de huées. Ce haka, conseillé par l'artiste et universitaire néo-zélandais, Derek Lardelli, est plus féroce, puisque les All Blacks, les yeux exorbités, comme injectés de sang, miment ce qui s'apparente à un égorgement. Un geste final, réservé pour "les grandes occasions", que le XV de France a affronté plusieurs fois, comme lors de la finale de la Coupe du monde 2011, remportée sur le fil par les Néo-Zélandais (8-7). 

Décrite comme un "appel au meurtre" par ses détracteurs, cette grimace d'intimidation a été défendue par le compositeur du "Kapa o Pango", qui réfute toute incitation à la violence. Ce signe polémique, accompagné par le mot "Ha" qui signifie dans la culture maorie le "souffle de la vie", représente, dit-il, "l'énergie vitale puisée dans le cœur et les poumons". Envoûtant.


Yohan ROBLIN

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