Interview

Juan Diego Botto : "En Espagne, si vous ne pouvez pas payer votre loyer, vous n’avez nulle part où aller"

Publié le 30 juin 2023 à 11h38, mis à jour le 30 juin 2023 à 17h01

Source : Sujet TF1 Info

En salles le 5 juillet, le film "À contretemps", raconte le drame des expulsions locatives en Espagne.
Un thriller politique et social produit et interprété par la superstar Penélope Cruz.
Depuis Madrid, l’acteur et réalisateur Juan Diego Botto a raconté à TF1Info les coulisses de ce long-métrage en prise directe avec l’actualité.

C’est une réalité terrifiante que l’acteur hispano-argentin Juan Diego Botto décrit dans À contretemps, son premier film devant et derrière la caméra. Ce thriller social tendu s’inspire de la crise immobilière qui a secoué l’Espagne à la fin des années 2000 et met en lumière le cauchemar des expulsions locatives qui a plongé des milliers de familles dans le désespoir et la précarité. Productrice du film, la superstar Penélope Cruz y incarne une mère de famille qui s’apprête à perdre son logement, le réalisateur incarnant son mari au bout du rouleau...

Fils d’un célèbre acteur argentin, victime de la dictature de Videla, Juan Diego Botto marche dans ses pas depuis l’âge de 8 ans. Adolescent, il était le partenaire de Gérard Depardieu dans 1492 : Christophe Colomb de Ridley Scott ! Depuis, il multiplie les projets au cinéma, à la télévision et au théâtre où il se met régulièrement en scène dans des pièces qui racontent la réalité sociale et politique de l’Espagne où il a grandi. Depuis Madrid, il s’est confié à TF1info…

Juan Diego Botto dans "À contretemps".
Juan Diego Botto dans "À contretemps". - CONDOR FILMS

C’est vrai que c’est Penélope Cruz qui vous a convaincu de passer à la réalisation avec ce film ? 

C’est une longue histoire ! Il y a des années Penélope est venue voir une pièce de théâtre dont j’étais l’auteur et l’interprète. Elle voulait que j’écrive quelque chose pour nous deux sur le thème de la jalousie. Je n’ai jamais trouvé la bonne idée. Et je me suis mis à écrire sur un sujet totalement différent : les expulsions locatives en Espagne. Lorsque j’ai terminé, je lui ai faire lire le scénario, parce que je pensais qu’il y avait un rôle pour elle, même si ce n’était pas le personnage principal. Non seulement elle a aimé, mais elle a suggéré que je réalise. Pour elle, j’étais tellement attaché à cette histoire que ça lui semblait naturel. J’ai réfléchi trois heures… Et j’ai dit oui.

Vous vous étiez déjà mis en scène au théâtre mais vous n’aviez jamais songé faire un film ? 

J’y avais souvent pensé, mais je ne trouvais pas la bonne histoire. J’écrivais des pièces sur des sujets qui me passionnaient. Mais toujours avec une forme théâtrale. Cette fois, c’était différent. Ça devait être un film. Sans doute parce que Penélope m’avait demandé d’écrire quelque chose de cinématographique. Et puis après avoir rencontré toutes ces familles victimes d’expulsions, il m’a semblé que non seulement il y avait la matière, la tension nécessaire à un grand film. Mais aussi que grâce au cinéma, ça permettrait de toucher plus de gens.

À contretemps : le quotidien galère de Penélope Cruz dans un extrait du filmSource : Sujet TF1 Info

À contretemps n’est pas un documentaire, mais il met en lumière le drame des expulsions locatives en Espagne, dont on connaît mal l’ampleur vu de France où nous avons une règlementation différente. Quel était votre degré d’information avant d’écrire ? 

C’est difficile de vivre en Espagne sans être un minimum au courant de ce problème énorme. Mais les médias n’en parlaient plus beaucoup quand on a fait le film. Comme si ça appartenait au passé. Sauf que ça continue, tous les jours. Je connaissais la situation, mais je ne me rendais pas compte du nombre exact de gens qui étaient concernés. Combien c’était douloureux pour eux. Comme vous l’avez souligné, la France et les autres pays d’Europe ont des réglementations très différentes. La principale, c’est qu’en Espagne, 1% seulement du parc locatif appartient à l’État. En France c’est entre 14% et 18%. Au Royaume-Uni c’est 20%. Aux Pays-Bas c’est 30%. Ce qui veut dire que dans ces pays, il y a beaucoup de gens qui peuvent prétendre à un logement sans engloutir la totalité de leur salaire. En Espagne, ça n’existe pas. Si vous ne pouvez pas payer votre loyer, vous n’avez nulle part où aller.

Le film est arrivé à un moment où plus personne ne parlait des expulsions locatives en Espagne. Tout le monde pensait que ça appartenait au passé !
Juan Diego Botto

En mai dernier, le gouvernement espagnol a passé une nouvelle loi encadrant les hausses de loyers et les expulsions. Ça change quoi ?

C’est une bonne loi, mais c’est loin d’être parfait. Le gros problème, c’est que son application dépend des autorités locales qui sont compétentes en matière d’immobilier. La région de Madrid, par exemple, a déjà indiqué qu’elle ne le ferait pas. Je vous donne un exemple simple. La loi permet de plafonner les hausses annuelles de loyer à 2%. Mais pour ça, il faut résider dans ce qu’on appelle une "zone tendue", où l’offre de logement est bien trop inférieure à la demande. Le problème, c’est qu’il s’agit d’une notion très vague. Et que rien n’oblige un maire à rendre la zone en question éligible au dispositif. Donc sur ce point ça ne va pas changer : si votre propriétaire décide d’augmenter votre loyer de 20%, de 50%, de 60% d’une année sur l’autre, c’est impossible de vivre dignement.

Luis Tosar, Penélope Cruz et Juan Diego Botto en septembre dernier au Festival de Toronto.
Luis Tosar, Penélope Cruz et Juan Diego Botto en septembre dernier au Festival de Toronto. - AFP

Le film est sorti en octobre dernier en Espagne. A-t-il eu un impact sur les débats ?

Je ne veux pas avoir l’air de me vanter, mais je pense que oui. Il est arrivé à un moment où plus personne ne parlait des expulsions locatives. Tout le monde pensait que ça appartenait au passé. Or comme on le dit dans le film, il y en a une centaine par jour ! J’ai écrit À contretemps avec ma femme, la journaliste Olga Rodriguez. Le jour de la première, elle m’a dit que ce serait un succès si on en parle au-delà des pages culturelles des journaux. Et c’est arrivé. Il y a eu des articles dans les pages politiques, dans les pages société. Il a même été mentionné au Parlement lors des discussions sur la loi. Si un film peut contribuer au débat, je crois que le nôtre y est parvenu.

Vous venez d'une famille d'acteurs qui a été brisée par la dictature en Argentine. Pour vous le métier d’artiste est-il intimement lié à la politique ?

Je suis attiré par les sujets qui me procurent de l’émotion, au cinéma comme au théâtre. Et il se trouve que ce sont des sujets liés aux questions sociales. D’un point de vue plus général, je pense que toute forme d’art est politique. Même la comédie la plus stupide : elle reflète un rapport au monde, d’une certaine manière. Même les pièces de boulevard avec des portes qui claquent et des couples qui se trompent. Ça paraît banal ? Mais ça raconte les relations humaines, le mariage, la fidélité… Les histoires qu’on décrit comme politiques sont souvent celles qui développent une vision critique. Or je crois que c’est une erreur. On peut regarder Terminator ou Air Force One et se dire que ce n’est qu’un divertissement. Mais je crois que ce sont des films qui ont aussi un point de vue politique fort.

En 2021 vous étiez au générique de The Suicide Squad qui était un film très critique sur la politique étrangère des Etats-Unis en Amérique du Sud, n’est-ce pas ? 

Absolument ! Je dois dire que j’ai adoré travailler avec James Gunn. Et il se trouve que cette île à la Corto Maltese où se déroule le film faisait clairement référence à l’Argentine et d’autres pays d’Amérique du Sud qui ont des relations "complexes" avec les Etats-Unis. Derrière le côté fun, et c’était très fun, il y avait une histoire vraiment très intéressante.

>> À contretemps de Juan Diego Botto. Avec Penélope Cruz, Luis Tosar, Juan Diego Botto. 1h43. En salles le 5 juillet


Jérôme VERMELIN

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