Festival de Cannes 2022 : films, stars et paillettes sur la Croisette
Interview

Cannes 2002 : avec "Les Nuits de Mashhad", Ali Abbasi veut mettre une claque à la misogynie en Iran

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 22 mai 2022 à 21h36, mis à jour le 23 mai 2022 à 0h33
Cannes 2002 : avec "Les Nuits de Mashhad", Ali Abbasi veut mettre une claque à la misogynie en Iran

Source : AFP

Avec "Les Nuits de Mashhad", l’Iranien Ali Abbasi signe l’un des premiers chocs du 75e Festival de Cannes.
Un film noir qui raconte l’histoire vraie d’un tueur de prostituées, pourchassé par une journaliste.
TF1info a rencontré ce franc-tireur qui n’a pas peur de bouleverser les codes.

Ali Abbasi frappe fort, très fort avec Les Nuits de Mashhad, en compétition pour la Palme d’or. Après l’étrange Border, prix Un certain regard, il raconte l’histoire d’un tueur en série de prostituées qui a sévi dans la ville sainte de Mashhad, au début des années 2000. Alors que les autorités ferment les yeux sur ses méfaits, une journaliste débarque de Téhéran pour mener sa propre enquête, au péril de sa vie.

Pour donner naissance à ce film noir qui regorge de scènes choc, le cinéaste de 41 ans, installé de longue date en Europe, a été contraint de se rendre en Jordanie, faute d’autorisation de tournage. Il faut dire qu’il ne prend pas de gants pour dénoncer la corruption et la misogynie de son pays de naissance.

L’affaire dont s’inspire le film date de 2001. N’avait-elle jamais été racontée avant à l’écran ? 

Plusieurs fois, oui. Un an après les faits, il y a eu un documentaire qui m’a beaucoup inspiré, And Along Came a Spider. J’ai parlé à son réalisateur Maziar Bahari, qui à l’époque faisait un reportage sur les talibans pour Newsweek, je crois. À l’époque, il attendait à Mashhad de pouvoir franchir la frontière vers l’Afghanistan quand il a entendu parler de cette histoire. Il a pu interviewer Saaed Hanaei, le tueur, ainsi que sa famille. Il y a aussi eu un film de fiction en Iran il y a deux ans. Quand son réalisateur a appris que je voulais tourner le mien, il m’a téléphoné un soir pour m’en dissuader et me suggérer d’aller faire des films à Hollywood après le succès de Border. Mais ce n’est pas comme ça que ça marche ! Il s’est mis en colère, ce que je trouve stupide parce que le sujet est tellement passionnant qu’on pourrait en faire cinq films. Je n’ai pas vu le sien. Mais je doute que le système iranien l’ait laissé aller au fond du sujet.

Le vôtre a été tourné en Jordanie car vous n’avez pas eu les autorisations en Iran. C’est vrai que le bureau de la censure n’a donné de réponse ? 

Ils n’ont jamais dit oui et jamais dit non. Le dernier message que j’ai eu, c’est "viens boire le thé avec nous !". Et vous savez quoi ? Fuck you ! Je voulais le faire exactement à ma manière. J’ai proposé un compromis au départ. J’ai dit : "Je n’aime pas votre censure, mais je voudrais tourner dans mon pays, proprement, sans le faire dans votre dos". Parce que ça légitime la censure, d’une certaine façon. Mais peut-être qu’au final, c’est mieux pour le film de l’avoir tourné en Jordanie.

Dans tous les films iraniens, les femmes se couchent avec leur foulard ! Elles ne touchent jamais personne, elles ne serrent jamais la main

Ali Abbasi

Certains plans relatifs au sexe et à la violence ne pourraient clairement pas figurer dans un film iranien, non ? 

Là, vous parlez de la partie la plus extrême. Mais même filmer la vie quotidienne ordinaire d’une femme est un problème en Iran. Dans tous les films iraniens, les femmes se couchent avec leur foulard ! Elles ne touchent jamais personne, elles ne serrent jamais la main. Nous les Iraniens, nous nous croyons très malins, nous pensons que nous pouvons avoir recours à la métaphore pour exprimer les interdits. Mais la réalité est bien différente…

Ce que vous voulez dire, c’est que la métaphore est une forme d’autocensure ? 

Oui et moi j’en ai marre de ces conneries métaphoriques ! Vous voulez dire quelque chose ? Dites-le ! Ou alors fermez votre gueule. Je ne suis pas aussi raffiné que ces gens, moi je suis brut de décoffrage. Je ne suis pas amoureux de la façon métaphorique de raconter des histoires. Un film, ce n’est pas un bouquet de fleurs, c’est une claque dans la gueule.

Des acteurs qui prennent des risques

Quand avez-vous quitté l’Iran et pourquoi ? 

Quand j’avais 20 ans. Je viens de la classe moyenne aisée, je vivais bien, je n’avais pas de problèmes politiques. Je suis allé dans une bonne université et j’aurais pu rester là-bas et devenir un ingénieur de merde. Mais j’étais curieux de voir le monde. Si j’étais Français, je crois que je serais parti au Maroc pour passer du temps avec les bédouins ! Je n’ai jamais été un dissident. Je pense même que ça n’a aucun intérêt parce qu’il y a tellement de raisons de l’être.

Vous êtes plus un expatrié, alors… 

Oui et c’est pour ça que je n’aime pas trop commenter ce qui se passe en Iran. Parce que je n’y vis plus. Je pourrais raconter plein de conneries. Mais moi je n’ai pas à subir la censure dont certains réalisateurs sont victimes là-bas. Pour moi, c'est important de dire la vérité dans mon travail. Mais je ne suis pas un activiste.

Qu’est-ce que vous espérez transmettre aux spectateurs avec ce film ? 

J’ai envie que les gens entrent dans la salle et vivent une expérience totale. J’ai aussi envie de bouleverser l’image confortable qu’on peut avoir d’un film du Moyen-Orient. Dans tous les festivals, Cannes, Venise, Berlin, vous avez le film japonais, le film latino-américain, le film iranien… Comme si c’était à chaque fois un genre à part entière. Je ne suis pas très à l’aise avec ça.

Votre actrice, Zar Amir Ebrahimi, était une star montante en Iran lorsque sa carrière a été brisée suite à la diffusion malveillante d’une sextape sur Internet. Aujourd’hui, elle vit en France. Ce film, c’est sa revanche ?

Je parlerais davantage de justice que de revanche. C’est sa vie privée, je ne veux pas m’étendre. Mais ce qui est lui arrivé, vous vous rendez compte que dans un autre pays, ça l’aurait rendue encore plus célèbre. Comme Kim Kardashian. Mais c’est la personne la moins sulfureuse que je connaisse. C’est une actrice qui travaille dur et je crois que c’est là que la justice intervient. Après dix ans de galère, à ne décrocher que de petits rôles, elle a l’occasion de montrer qu’elle est géniale.

Imaginez si elle gagnait un prix ici à Cannes…

J’adorerais ! Je ne suis pas impartial, mais pour moi elle est parvenue à élever un personnage qui était un peu unidimensionnel sur le papier et à créer quelque chose qui m’a souvent surpris. Elle mérite une forme de récompense, en tout cas.

Mehdi Bajestani, qui joue le tueur, est lui une immense vedette en Iran. Il prend des risques avec ce film ? 

Je crois que jamais un acteur n’a osé faire un truc pareil en cinquante ans. C’est insensé si vous connaissez l’Iran. Un peu comme si votre Gérard Depardieu jouait un pédophile qui abuse d’un petit garçon et réponde qu’il a fait ça pour l’art. C’est ce genre de scandale.


Propos recueillis par Jérôme Vermelin

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