César 2023 : et si le cinéma français arrêtait d'être macho ?

Publié le 23 février 2023 à 18h04, mis à jour le 24 février 2023 à 12h36

Source : Sujet TF1 Info

Une seule femme a remporté le César de la meilleure réalisatrice depuis la création de la cérémonie en 1976.
La 48e édition, qui se déroule ce vendredi à l'Olympia, ne risque pas de rééquilibrer les débats au regard des nominations.
Trois femmes engagées du cinéma français livrent leur regard sur un combat périlleux, mais pas perdu d'avance.

Vous voulez un scoop ? Vendredi soir, le César de la meilleure réalisation sera attribué à… un homme. Il s’appellera peut-être Dominik Moll pour La nuit du 12. Louis Garrel pour L’Innocent, Cédric Klapisch pour En Corps, Albert Serra pour Pacifiction ou Cédric Jimenez pour Novembre. Une chose est sûre : aucune femme ne figurant dans cette prestigieuse catégorie, Tonie Marshall restera pour une année de plus l’unique lauréate en quarante-huit éditions. C’était en 2000 pour sa comédie Vénus beauté (institut), également désignée meilleur film. Presque une éternité.

Le "blackout" total des réalisatrices en 2023 est d’autant plus surprenant que l’an dernier, trois d’entre elles figuraient dans une liste élargie de sept nommés. Il y avait Valérie Lemercier pour Aline, Audrey Diwan pour L’Événement et Julia Ducournau pour Titane. C’est finalement Léos Carax qui avait été primé pour Annette. Mais la quasi-parité était inédite dans cette catégorie. Le retour à cinq nommés a donc été fatal aux femmes. Le simple fruit du hasard ?

Peu d'élues... et beaucoup d'oubliées

"C’est quasiment de la provocation !", gronde Andréa Bescond, César de la meilleure adaptation en 2020 pour Les Chatouilles, le film qu’elle avait co-écrit et réalisé avec Eric Métayer. "L’an dernier, Julia Ducournau avait gagné la Palme d’or à Cannes et Audrey Diwan le Lion d’Or à Venise. Les César étaient bien obligés d’ouvrir la catégorie. Ils l’ont fait une fois… mais pas deux ! Pourtant, il y a toujours des réalisatrices qui brillent à l’international. C’est quand même dommage de ne pas briller aussi dans notre pays."

Si Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi est candidat dans 7 catégories cette année dont celle du meilleur film, le constat est terrible. Malgré 500.000 spectateurs, Revoir Paris d’Alice Winocour ne figure que dans la seule catégorie de meilleure actrice avec Virginie Efira. Rien du tout en revanche pour Les Enfants des autres de Rebecca Zlotowski, malgré un joli succès public avec près de 400.000 entrées. Rien non plus pour Un beau matin de Mia Hansen-Love, Annie Colère de Blandine Lenoir ou encore Les Cinq Diables de Léa Mysius, pourtant salués par la presse.

On ne veut plus être la cinquième roue du carrosse. Et encore : même lorsqu’il y a cinq nominations, on ne figure pas dedans !
Andréa Bescond

Le cas de la jeune Alice Diop avec Saint Omer est encore plus troublant. Primé à Venise, candidat de la France aux Oscars, ce drame judiciaire puissant aurait pu prétendre aux catégories meilleur film et meilleure réalisation. Ce fut le cas tout récemment pour des débutants masculins comme Xavier Legrand avec Jusqu’à la garde en 2019 et Ladj Ly avec Les Misérables en 2020. Mais non : elle devra se contenter des catégories meilleur premier film et meilleur scénario. Comme si la marche d’au-dessus était trop haute…

"Tout ça est à l’image de la société française, déplore Andréa Bescond. Le milieu artistique devrait montrer l’exemple, mais c’est loin d’être le cas. Regardez dans le classement des 20 personnalités préférées des Français. Il y a une seule femme, Florence Foresti, et elle arrive en 20e position ! Pourquoi ? Parce que la domination masculine est là depuis toujours et qu’il faut du temps. Sauf que nous les femmes, nous n’avons plus le temps. On ne veut plus être la cinquième roue du carrosse. Et encore : même lorsqu’il y a cinq nominations, on ne figure pas dedans !"

"Ces nominations donnent l’impression qu’on est toujours sur des habitudes qui consistent à ne pas voir les films des réalisatrices", regrette pour sa part Jackie Buet, la fondatrice du Festival International de Films de Femmes de Créteil. "Les votants des César savent qu’ils existent. Mais ils ne savent pas les voir. Ils ne savent pas entrer dans le propos de ces films. Dans leur esthétique. Dans les personnages sur lesquels ils sont bâtis. Il n’y a pas d’ouverture des regards." Du 24 mars au 2 avril prochain, la 45e édition de la manifestation mettra un coup de projecteur sur des longs-métrages de femmes venues du monde entier. Presque un remède à la soirée des César...

C’est dans le même esprit que la journaliste Véronique Le Bris a créé le prix Alice Guy en hommage à la toute première réalisatrice de l’Histoire du cinéma. Après avoir réalisé son premier film en 1906 à l’âge de 23 ans, cette dernière mènera une prolifique carrière entre la France et les États-Unis. Une pionnière au destin rocambolesque, tombée dans l’oubli malgré tout son talent. Depuis 2018, cette récompense "réservée aux femmes" a distingué Lidia Terki, Catherine Corsini, Mounia Meddour, Maïmouna Doucouré et Audrey Diwan.

Sélectionnées en ligne par plus de 3000 votants, les finalistes de l’édition 2023 ont été départagées par un jury de six professionnels qui ont primé cette semaine Alice Winocour pour Revoir Paris. "Historiquement, les femmes sont à la marge dans le monde du cinéma, constate Véronique Le Bris. Or ce dont ce métier souffre plus que tout, c’est l’entre-soi. Comment se renouveler dans une académie dont tous les membres sont impliqués dans le milieu et votent pour ceux qui vont, peut-être, leur donner des opportunités ?"

En 2020, les César s’étaient pourtant engagés à marche forcée vers la parité sous l’impulsion du mouvement #MeToo et du clash légendaire d'Adèle Haenel, quittant la salle Pleyel à l'annonce de de la victoire de Roman Polanski. À l’époque, ils étaient 65% d’hommes pour 35% de femmes parmi les 4680 votants. On y est presque puisque fin 2022, ils n’étaient plus que 56% d’hommes pour 44% de femmes parmi les 4705 votants. Et pourtant, en regardant les dernières nominations, on se demande si les choses ont franchement changé… 

31% des films réalisés ou co-réalisés par des femmes en 2021, 19% en 2002

"C’est une illusion de croire que les femmes votent pour les femmes et les hommes votent pour les hommes, tempère Véronique Le Bris. "Dans ce métier, comme dans d'autres, il y a plein de femmes qui ne se sentent pas concernées. Certaines sont même agacées par les féministes ! Et il y a bien sûr des hommes qui sont plus progressistes qu’elles sur ces questions." À défaut d’être récompensées par leurs pairs, les réalisatrices françaises peuvent au moins se réjouir d’être de plus en plus nombreuses.

D’après une étude réalisée par le Centre National de la Cinématographie (CNC), la part des films réalisés ou coréalisés par des femmes est en hausse constante depuis 2002. De 19% à l’époque, elle est passée à 31% en 2021. C’est toujours minoritaire. Mais le mouvement est en marche. Ainsi, pour la première fois, plus de la moitié (55%) des premiers films ont été réalisés ou coréalisés en 2021 par des femmes. C’est ensuite, à partir du deuxième, puis du troisième film où leur part retombe à 21%, que les choses se corsent pour elles. Sans parler des budgets…

La rue va souvent plus vite qu’une vieille institution comme les César, qui au lieu d’être un espace de découverte et d’aventure, s’est un peu refermée sur elle-même
Jackie Buet, présidente du Festival International de Film de Femmes

"Le cinéma, c’est aussi une question de pouvoir, souligne Jackie Buet. Or bien souvent, les femmes ne sont pas considérées comme des professionnelles parce qu’elles n’ont pas pris le pouvoir… ou qu’on ne leur a pas laissé le prendre. Surtout pas au niveau des financements." Les chiffres sont éloquents : si la part des femmes est en progression constante dans la production cinématographique française, les budgets qui leur sont accordés sont 48% inférieurs à ceux alloués aux hommes. Or, des solutions simples existent pour au moins rectifier le tir, avec des exemples notamment au niveau européen. Depuis 2013, la Suède a par exemple mis en place la parité dans les aides publiques au cinéma.

Appelés de leurs vœux par un collectif de professionnels du Septième art en 2018, les quotas sont une solution encore tabou en France. "Il en faut pour rétablir un équilibre, estime Jackie Buet. Pour que le public réalise qu’il y a d’autres modes de narration, d’autres hiérarchies dans la fabrication des images. C’est tout le sens du travail que nous effectuons toute l’année auprès du jeune public. On s’aperçoit d’ailleurs que la rue va souvent plus vite qu’une vieille institution comme les César, qui au lieu d’être un espace de découverte et d’aventure, s’est un peu refermée sur elle-même."

Et si les César eux-mêmes s’imposaient un système de quotas ? Pourquoi pas en créant une catégorie honorant la meilleure réalisatrice par exemple ? "Ce serait un pas en arrière, tempère Andréa Bescond. Ce ne sont pas les quotas qui règlent les problèmes, même si on est parfois obligé d’en faire dans les entreprises pour forcer la société. La solution, c’est une vraie prise de conscience de l’égalité des genres. Qu’on voie que les films de réalisatrices ont aussi des qualités techniques, qu’ils sont aussi beaux que ceux des hommes et qu’il faut juste l’accepter. C’est une question d’intelligence. Il faut juste qu’on nous laisse notre place. Parce qu'on a le niveau !".

Pour Véronique Le Bris, les Césars pourraient très bien avoir recours à une solution temporaire. "Déjà, il est indispensable d’élargir la catégorie, parce que lorsqu’on revient en arrière comme cette année, on voit que les femmes sont victimes du plafond de verre, souligne-t-elle. Ensuite, on pourrait créer un système où parmi les nommés au César de la réalisation, on garde par défaut les deux films d’hommes et les deux films de femmes les mieux notés par les votants. Certains diront que ce n’est pas démocratique. Mais ce serait une 'soft solution' qui forcerait le regard, au moins le temps de faire changer les habitudes." Chiche ?


Jérôme VERMELIN

Tout
TF1 Info