Interview

Déborah Lukumuena, la star de "Robuste" : "Depardieu m’a donné envie d’assumer le fait que je n’entrerai jamais dans les codes"

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 2 mars 2022 à 16h20
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

Césarisée dès son premier rôle dans "Divines", Déborah Lukumuena donne la réplique à Gérard Depardieu dans "Robuste".
Elle y incarne un agent de sécurité au service d’un comédien aussi expansif qu’elle est réservée.
La jeune comédienne a raconté à TF1info sa rencontre avec le monstre sacré du cinéma français.

Le grand public l’a découverte en 2016 dans Divines, le film de Houda Benyamina sur un duo de copines de banlieue. Un premier rôle au cinéma qui lui a valu le César du meilleur second rôle féminin à 23 ans alors qu’au départ, elle rêvait juste de faire de la figuration. Native d’Epinay-sur-Seine, Déborah Lukumuena a depuis intégré le Conservatoire national supérieur d’art dramatique et a multiplié les projets au cinéma, à la télévision et au théâtre. On la retrouve ce mercredi face à Gérard Depardieu dans Robuste, le séduisant premier film de la réalisatrice Constance Meyer. Elle y incarne un agent de sécurité taciturne, chargée de surveiller une star de cinéma imprévisible. À la clé, une rencontre aussi explosive qu’émouvante que la jeune comédienne n’est pas près d’oublier…

Tenir un premier rôle face à Gérard Depardieu, ça met doublement la pression, non ? 

L’ambition du film, conjuguée à sa présence, mettait forcément de la pression, oui. J’avais peur de ne pas pouvoir me hisser à son niveau. Il a 73 ans, j’en ai 27. Lorsqu’il a commencé ce métier, je n’étais même pas dans les pensées de conception de mes parents ! Et en fait il a eu assez de classe pour me laisser beaucoup de place. Notre rencontre s’est passée du jour au lendemain. Le mardi soir, on me dit : "Demain, tu vas chez Gérard à 10h". Le mercredi matin, j’arrive par une espèce de long couloir, plein de plantes. J’entre par la cuisine et il est là, en survêtement. Il me dit : "Bonjour. Est-ce que tu veux un café ?". Et moi je ne bois pas de café. Alors je réponds "non, mais un thé ?". Là il me regarde avec un air bizarre et il fait : "Un thé ?". Il regarde la réalisatrice Constance Meyer qui était déjà là et il lui dit : "Ben alors fais-lui un thé !". Comme s’il était abasourdi que je boive du thé ! (Sourire). Ça un peu donné le ton du film et mine de rien ça a détendu l’atmosphère. On savait qu’on avait une histoire à raconter à deux. Et il m’a beaucoup regardée.

C’est-à-dire ? 

Un journaliste a parlé de moi avec Gérard et il m’a dit qu’il racontait beaucoup de bien sauf une chose : je réfléchis trop. Et il faut m’observer pour savoir ça.

C'est un peu comme ton personnage, qui garde beaucoup de choses pour elle. Comment la décrirais-tu ? 

Aïssa, c’est une jeune femme qui mène sa vie comme elle l’entend. Elle peut paraître un peu calme et un peu fade pour beaucoup mais c’est son rythme à elle. D'un côté, elle pratique la lutte, une discipline qui implique un rapport agressif et violent au corps. Et de l'autre elle a son métier dans la sécurité qui temporise un peu tout ça. Elle a aussi une histoire d’amour un peu foireuse, elle le sait, mais elle profite. C’est un peu générationnel, je trouve : ces jeunes qui savent que ce n’est pas forcément le bon plan, pas forcément bien pour eux, mais qui sont là pour les sensations. Pour kiffer. Elle ne se refuse pas de l’affection. Et elle rencontre cet homme qui la fait rentrer dans une espèce de bulle. Il l’aide à remettre les choses en perspective. Et à se regarder avec beaucoup plus de tendresse et de sensualité.

Quand il arrive, il signale sa présence par un grognement ! Mais c’est aussi quelqu’un qui est énormément à l’écoute des autres

Deborah Lukumuena

Le Depardieu du film, c’est un peu, beaucoup le même que dans la vraie vie ?

Ben il ronchonne ! C’est vrai qu’il a un regard beaucoup plus cynique sur le cinéma qu’à ses débuts. Il trouve que ça rend con, il l’a dit, c’est sûr. Avec Constance, la réalisatrice, ils se connaissent depuis 15 ans, et si le film n’est pas un biopic, l’écriture s’est nourrie du fantasme qu’elle se faisait de lui. La frontière est hyper mince. Donc oui, quand il arrive, il signale sa présence par un grognement ! Mais c’est aussi quelqu’un qui est énormément à l’écoute des autres. Il est très altruiste là où Georges dans le film l’est moins. Gérard, c’est un enfant. Quand vous lui parlez de quelque chose qu’il ne connaît pas, il vous regarde vraiment comme un enfant. Il absorbe tout.

C’était pour toi un coach ? Un partenaire ? 

Un partenaire. Même s’il m’a donné beaucoup de conseils, c’était un partenaire très bienveillant. 

Tu te rappelles d’un conseil en particulier ?

Je lui ai demandé s’il lui arrivait de s’assoir et de se dire "Purée, j’ai fait 50 ans de carrière !". Et il m’a répondu : "Si tu savais comme je m’en fous ! Le cinéma, ça ne vaut tellement rien face à tout ce que j’ai pu vivre d’autre". À son âge, dédramatiser autant le cinéma, c’est ça qu’il m’a appris.

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C’est une expérience qui restera gravée toute ta vie ? 

J’en emporte beaucoup. Un déséquilibre, une folie. Et l’envie d’être moins propre, moins cadrée, plus sauvage, dans mon art, dans mon travail. Plus curieuse aussi. Et comme lui plus épicurienne !

Depardieu se moque du regard des autres. C’est quelqu’un qui désinhibe ses partenaires à ce niveau ?

Moi, il m’a donné envie d’assumer le fait que je n’entrerai jamais dans les codes. Et que je peux très bien m’en sortir comme ça aussi. Que c’est même plus une bénédiction qu’autre chose. Depardieu a été dans les codes lorsqu’il était plus jeune, plus mince. Mais il y avait déjà quelque chose qui sortait de l’ordinaire chez lui. Et je crois qu’il m’a aidée à assumer le monstre que j’étais.

>> Robuste de Constance Meyer. Avec Gérard Depardieu, Déborah Lukumuena. 1h35. En salle mercredi.


Propos recueillis par Jérôme Vermelin

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