VIDÉO - Laure Calamy dans "Une femme du monde" : "Je me suis demandé quelle prostituée j’aurais été"

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 8 décembre 2021 à 19h13
JT Perso

Source : Sujet Digital LCI

L'essentiel

INTERVIEW - Dans "Une femme du monde", en salle ce mercredi, Laure Calamy incarne une prostituée prête à tout pour payer les études de son fils. La comédienne et la réalisatrice Cécile Ducrocq ont raconté à LCI les coulisses de ce film aussi romanesque qu’engagé.

Cécile Ducrocq et Laure Calamy se connaissent bien. En 2014, elles avaient tourné ensemble La Contre-Allée, un court-métrage qui dressait le portrait d’une prostituée confrontée à la concurrence de jeunes rivales. Une collaboration récompensée d’un César qui se prolonge avec Une femme du monde, où la comédienne incarne Marie, prête à tout pour financer les études de son fils qui rêve de devenir cuisinier. Césarisée au printemps dernier pour sa performance irrésistible dans Antoinette dans les Cévennes, Laure Calamy et sa réalisatrice nous ont donné rendez-vous dans l’atmosphère feutrée d’un ancien bordel du IXe arrondissement, reconverti en hôtel branché…

Comment est née Marie, cette prostituée que Laure Calamy incarne à l’écran ?

Cécile Ducrocq : Souvent, les idées viennent d’images ou de rencontres. En préparant La Contre-Allée, nous avions rencontré plusieurs prostituées et notamment Marie-France, qui exerce rue Saint-Denis et qui a une photo de son fils au-dessus de son lit. C’est une image qui m’a profondément marqué parce que sottement, je me suis demandée comment on pouvait être prostituée et avoir des enfants. Et lorsque je lui ai demandé comment elle faisait pour l’élever elle m’a répondu : "Ben comme tout le monde !". C’est devenu le point de départ et après l’imaginaire a pris le relais.

On voit que le métier de prostituée peut aussi être pratiqué avec du respect, de la tendresse, de l’échange

Laure Calamy

Laure, est-ce nécessaire d’avoir un modèle comme Marie-France pour incarner ce personnage. Ou auriez-vous pu le créer juste à partir du scénario ? 

Laure Calamy : C’est intéressant de la rencontrer, de l’entendre parler de sa vie. Mais il y a effectivement un scénario et la place qu’on accorde à son propre imaginaire. En fait, je me suis demandé quelle prostituée j’aurais été. Il y a aussi le fait que je suis une grande admiratrice de Grisélidis Réal, une prostituée suisse qui était peintre, écrivaine, révolutionnaire. J’ai découvert ses écrits en 2004 et avant de faire le film, j’avais l’impression d’avoir une sorte de bagage mental par rapport à ce qu’elle disait de son rapport avec ses clients. En même temps, le personnage de Marie n’a rien à voir avec elle, même s’il y a un petit hommage au début du film lorsqu’on la voit décrire ses clients dans un petit carnet, comme le faisait Grisélidis pour consigner les désirs de ses clients, en faire des portraits sociologiques passionnants. En la lisant, on voit qu’il y a quelque chose de l’ordre du soin, que les clients sont aussi des patients. Là où on parle souvent de la prostitution comme quelque chose de glauque et de violent, à cause des réseaux et des proxénètes, on voit que ce métier peut aussi être pratiqué avec du respect, de la tendresse, de l’échange.

"J’adore 'Mamma Roma' de Pasolini"

Vous l’avez dit, Marie est un personnage vraiment à part. Comment pourriez-vous la décrire ? 

Laure Calamy : Les personnages, je n’aime pas trop les définir lorsque je vais les jouer. J’ai toujours peur que ça les réduise. Bien sûr, il y a de grands traits. Marie, c’est une femme extrêmement énergique, pleine de vitalité, qui ne se laisse pas faire et qui ne lâchera jamais, en tout cas il lui en faut beaucoup. Ce qu’on raconte dans ce film en premier, c’est son rapport avec son fils et comment elle veut lui faire croire en son rêve de devenir cuisinier et de péter ce plafond de verre. Ce n’est pas parce qu’il est fils de pute qu’il n’a pas à sa chance et ça s’est très beau. Moi j’adore Mamma Roma de Pasolini et j’aimais aussi l’idée de parler fort, d’être dans l’invective… Après, il y a des choses du personnage qui se créent, qui se construisent sur le tournage et qui ne peuvent pas se prévoir comme la relation avec le fils, joué par Nissim Renard. On cisèle au fur et à mesure et c’est pour ça que je ne me tiens pas nécessairement à quelque chose qui serait défini à l'avance.

Marie participe à une manifestation avec d’autres prostituées qui militent pour leurs droits. "Une femme du monde" est-il pour autant un film engagé ? 

Cécile Ducrocq : Les films militants font souvent passer le message avant la fiction. Or pour moi, c'est avant tout une histoire que j’ai inventée, c’est du cinéma. Après, il y a une dimension politique évidente. J’ai mon avis sur la question et le personnage de Marie porte ce que je pense de la prostitution. C’est une militante en tout cas, au sein du STRASSS (Syndicat du TRAvail Sexuel en France – ndlr), elle lutte pour défendre les droits des travailleurs du sexe. Mais lorsque je filme la manifestation, je le fais presque comme un geste romanesque. Marie vient d’apprendre que son fils est accepté en école de cuisine, et elle est autant contente de militer devant le Parlement de Strasbourg que d’exprimer sa joie parce que son fils a réussi.

Ce qu’on apprend dans le film, c’est que les travailleurs du sexe sont aujourd’hui victime d’une forme "d’uberisation" de leur activité. Comme dans d’autres secteurs…

Cécile Ducrocq : Il y a deux choses. En France, il y a une loi très hypocrite qui les autorise à exercer, mais qui pénalise les clients. Ce qui est totalement absurde, alors qu’en traversant la frontière vers l’Allemagne, une femme comme Marie peut travailler dans un bordel. Ce qui serait le plus juste, c’est que ces lieux soient autogérés par les prostituées. Et pas par des hommes comme on le voit dans le film. C’est une apparence de liberté comme les chauffeurs VTC. On leur dit "vous êtes indépendants et autoentrepreneurs". Sauf que le ticket d’entrée est tellement élevé que pour entrer dans leurs frais, ils doivent faire tellement de courses, que c’est de l’esclavage. Une femme comme Marie est dans la même situation. On lui dit en arrivant qu’elle perçoit tout ce qu’elle gagne. Sauf qu’on l’oblige à payer un loyer tellement cher qu’elle est obligée de multiplier ses passes. C’est là où elle va trop loin dans le film : en voulant absolument aider son fils, elle perd sa liberté.

>> Une femme du monde de Cécile Ducrocq. Avec Laure Calamy, Nissim Renard, Romain Brau. 1h35. En salle