Alix Delaporte, réalisatrice de "Vivants" : "Le journalisme est un métier nécessaire"

Publié le 14 février 2024 à 8h00

Source : Sujet TF1 Info

Dans "Vivants", en salles ce mercredi, la réalisatrice nous plonge au sein d'une équipe de reporters confrontés aux changements de leur métier.
Comment continuer à bien informer quand on subit des coupes budgétaires et que l'audience est devenue reine ?
Ancienne journaliste reporter d’images, Alix Delaporte nous plonge dans un univers en profonde mutation.

C'est un bel hommage à une profession qui traverse une zone de turbulence. Pour son troisième long-métrage, Alix Delaporte propose une immersion dans les coulisses d'une prestigieuse émission de reportages aux côtés d'une équipe de journalistes confrontés aux changements de leur métier. On y croise Vincent Elbaz en reporter de guerre casse-cou, Pascale Arbillot en rédactrice en chef au bout du rouleau ou encore Roschdy Zem en journaliste frustré. 

Mais surtout, l'excellente Alice Isaaz dans le rôle d'une jeune stagiaire de 30 ans qui tente de trouver sa place aux côtés de ces  vieux loups du journalisme qui, malgré des moyens toujours plus réduits, n'en demeurent pas moins habités par leur passion pour la recherche de la vérité. Ce milieu, Alix Delaporte le connait bien puisqu'elle a débuté comme journaliste-caméraman à l'agence Capa. La réalisatrice d'Angèle et Tony et du Dernier coup de marteau livre un film brut et sincère sur une profession pour laquelle elle a une grande tendresse. 

J'avais envie de réaliser un film sur l'amitié
Alix Delaporte

Vivants est un film sur le métier de reporter. Pourquoi ce sujet ? 

En fait, j’avais envie de réaliser un film sur l'amitié, autour d’une bande de potes. Mes films tournent toujours autour de la famille, et là, il s'agissait d'une famille professionnelle. Il se trouve que j’ai fait mes débuts à l’agence Capa où j'étais stagiaire puis journaliste reporter d’images (JRI). Je trouvais que c'était un milieu intéressant qui pose beaucoup de questions. J’ai donc inscrit cette histoire dans le monde des reporters. Et, aujourd’hui, je peux dire que mon film rend hommage à ce métier.

Pourquoi n'avez-vous pas poursuivi votre carrière dans le journalisme ? 

Quand je suis arrivée, j’ai très vite remarqué que les hommes partaient sur le terrain pour filmer avec de grosses caméras. Ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de femmes, mais elles s'occupaient surtout des enquêtes, elles préparaient le tournage. Comme j'étais en charge du matériel sur les émissions "24 heures", je m'étais dit qu’il fallait absolument que je filme. Je me suis rendu compte en prenant la caméra que ce qui m’intéressait, c’était l’image. J'ai bifurqué vers la réalisation car je croyais avoir la vocation de journaliste alors qu'en réalité, ce que j’aimais, c'était surtout l’image.

Être dans des zones de conflit quand l’histoire s’écrit, c’est quelque chose de fort et passionnant
Alix Delaporte

Dans votre film, Alice Isaaz joue le rôle d'une jeune stagiaire qui débarque dans une rédaction. Vous avez eu un coup de cœur pour cette comédienne ? 

Oui, ça a été un coup de cœur quand je l’ai rencontrée alors que je n’avais pas forcément pensé à elle au début. Mais il s’est passé quelque chose de magique au casting. Je pense qu'elle voulait montrer quelque chose qu’elle n’avait pas encore dévoilé, quelque chose d’un peu plus brut.

Vous avez beaucoup travaillé sur le casting qui, au passage, fonctionne très bien ?

Oui, un casting, c’est un équilibre à trouver. Surtout quand on a des acteurs assez connus. Mais j'ai eu de la chance parce que leurs personnages leur faisaient tous très envie. Vincent Elbaz, par exemple, qui joue un reporter qui s’engage sur le terrain, il a rencontré beaucoup de journalistes pour sa préparation. Jusqu’au jour où il m’a dit qu’il avait vendu un sujet et qu’il voulait partir en Ukraine ! Je lui ai dit non ! Au final, il n'est pas parti, mais il m’a dit qu’il avait senti cette adrénaline du départ. Être dans des zones de conflit quand l’histoire s’écrit, c’est quelque chose de fort et passionnant. 

Une profession qui doit se réinventer

Quel regard portez-vous sur journalisme aujourd’hui ?

J'ai rencontré beaucoup de reporters quand j'ai préparé le film. Et ce qui me frappe le plus, c'est à quel point ils sont seuls à devoir tout faire. L’ADN de ceux que j’ai connus et ceux qui sont là aujourd’hui est le même : c’est la quête de la vérité, ça n’a pas bougé. C’est une vocation. En revanche, avec la concentration des médias, la notion de rentabilité fait qu’aujourd’hui ça coûte cher d’envoyer un journaliste sur le terrain. Du coup, ils partent de moins en moins. 

Les journalistes ont aussi moins de temps... 

Oui, ce qui manque aujourd’hui, c’est le temps. Tout va très vite. Mais en même temps, paradoxalement, tout ce flot d'images crée à nouveau une envie de durée dans les reportages. C'est intéressant. Et puis moi, je ne suis pas du tout pessimiste sur ce que les jeunes sont en train d'inventer. 

Pourquoi ce titre, Vivants

Je me suis inspirée d'une jeune journaliste qui me disait que quand elle partait sur le terrain, elle se sentait vivante. Quand on est sur un terrain de guerre, la frontière entre la vie et la mort est extrêmement ténue. C'est un endroit où on se sent terriblement vivant. La grande reporter Martine Laroche-Joubert disait que la Bosnie, c’était un rêve de journaliste car il y avait des histoires incroyables à raconter. Tous les gens étaient des héros, les journalistes eux-mêmes étaient des héros.

Le journalisme n’est pas mort, il doit juste se réinventer, non ?

Ah non, il n'est absolument pas mort ! On peut malmener la profession, mais s’il n’y a pas de journalisme, il n'y a pas de démocratie. Nous avons la chance d’avoir une presse indépendante, c’est précieux. Il ne faut pas oublier que pour nous informer aujourd'hui, les journalistes partent avec un gilet pare-balles sur lequel il y a écrit "Presse". Mais aujourd’hui ce gilet, ils hésitent à le mettre car le mot "Presse" les met en danger. C'est le cas à Gaza aujourd'hui. Cela doit nous interpeller. Le journalisme est un métier nécessaire.


Rania HOBALLAH

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