Madres paralelas : au cinéma le 1er décembre

Pedro Almodóvar à la rencontre du public : "J'adapte les rôles à mes acteurs, comme un vêtement"

Delphine DE FREITAS
Publié le 29 novembre 2021 à 9h00
JT Perso

Source : Sujet Digital LCI

L'essentiel

À CŒUR OUVERT - Le cinéaste espagnol était à Paris ce week-end pour présenter son prochain film "Madres Paralelas", au cinéma ce mercredi 1er décembre. L’occasion d’échanger avec des spectateurs encore très émus par la découverte de son long-métrage et d’ouvrir les portes de son "très mystérieux" processus de création.

Le générique n’a pas encore fini de livrer ses derniers secrets que la musique se baisse progressivement. Pas le temps de sécher les larmes provoquées par l’ultime plan de Madres Paralelas. Le maître espagnol fait son entrée, précédé de la journaliste de Télérama Marie Sauvion et d'Isabelle Séguéla qui interprète pour lui depuis La Mauvaise éducation en 2004. 

Pedro Almodóvar comprend très bien le français. Mais ses propos sont si précis qu’on comprend aisément qu’il préfère s’exprimer dans sa langue. Le cinéaste est à l’image de ses œuvres. Généreux et engagé. Solaire aussi, comme un clin d’œil au jaune canari de sa veste. Ce samedi 27 novembre, il a joué les prolongations lors d’une rencontre avec le public à l’issue de la projection de son nouveau film au cinéma Pathé Wepler, dans le nord de Paris.

Prévue pour durer 45 minutes, sa masterclass a dépassé l’heure. "Je peux encore répondre à vos questions mais tout dépend de ce monsieur", glisse-t-il en regardant le responsable du cinéma. Ovationné par une salle complète debout à son arrivée, Pedro Almodóvar a longuement évoqué Madres Paralelas. Son 22e film est sans doute l’un des plus bouleversants. Parce qu’il mêle l’histoire intime à l’histoire collective, tout en invoquant des fantômes que l’Espagne a trop longtemps mis de côté. "Je voulais parler de la vérité historique de notre pays, en particulier d’une partie très sombre de notre histoire à travers l’un des personnages de ces deux mères", explique-t-il.  

L'excavation des fosses communes est une question urgente. C’est une dette morale qu’a la société espagnole envers les victimes et leurs familles

Pedro Almodóvar

Janis demande à Arturo, un anthropologue judiciaire marié dont elle va tomber enceinte, d’exhumer les restes de son arrière-grand-père qui a été enterré dans une fosse commune aux débuts de la guerre civile. Un sujet encore tabou de l’autre côté des Pyrénées, 85 ans après les faits. "Le personnage d’Ana, l’autre mère du film, prononce une phrase qui est quasiment un slogan pour la droite espagnole aujourd’hui : 'Ouvrir les fosses communes ne ferait que rouvrir de vieilles blessures'", poursuit Pedro Almodóvar, notant que "depuis quatre, cinq ans, l’Espagne a pour la première fois un parti d’extrême-droite". "Avec intensité et de façon récurrente, il essaie de réviser l’histoire en fonction de son idéologie franquiste. Non seulement ils ne condamnent pas le franquisme, mais ils s’en réclament", insiste-t-il.  

"Ils essaient de changer l’histoire, c’est donc essentiel que les jeunes sachent ce qui s’est passé dans notre pays. Même s’ils affrontent d’autres problèmes comme le changement climatique, l’identité de genre, l’emploi... C’est pour ça que la transmission de Janis à la jeune Ana est importante", martèle-t-il. Une intervention puissante, très applaudie dans la salle, suivie d’une question des plus émouvantes par un Espagnol de 47 ans. Dans sa langue maternelle, Raul raconte avoir été élevé par ses grands-parents qui lui ont tout appris de la guerre civile espagnole. 

Et dit avoir "honte" que le monde découvre que son pays n’ait pas encore fait la paix avec son passé. "C’est pour ça que l’excavation des fosses communes est une question urgente. C’est une dette morale qu’a la société espagnole envers les victimes et leurs familles. J’ai l’impression que tant que cette dette ne sera pas réglée, nous ne pourrons pas refermer la page de la guerre civile", souligne le cinéaste qui ne pouvait traiter de ce sujet brûlant qu’avec l’aide de sa muse.

Penélope Cruz et Antonio Banderas, deux méthodes de travail différentes sur un tournage

Madres Paralelas marque la septième collaboration entre Pedro Almodóvar et Penélope Cruz. "Janis est sans doute le personnage le plus complexe qu’elle ait jamais joué", estime-t-il, racontant qu’il "adapte naturellement sa manière de réaliser à ses acteurs". Il dit de sa star qu’elle "gagne en confiance au fur et à mesure des répétitions". "Dès qu’elle touche son personnage, elle est capable des choses les plus extraordinaires", ajoute-t-il. Ensemble, ils ont appréhendé ce film "comme une pièce de théâtre, qu’ils ont répétée trois fois en entier avant de tourner".

Antonio Banderas, son autre muse à l'affiche de son précédent projet, est lui plus "instinctif", avec une "spontanéité presque animale". Pedro Almodóvar confesse aussi "adapter le rôle aux acteurs, comme un vêtement". Et donne l’exemple d’une scène d’Attache-moi entre Victoria Abril et l’acteur espagnol. "Elle pleurait très bien, lui très mal. Il pouvait transmettre une grande émotion, mais pas une émotion liquide", se souvient-il, provoquant les rires. Lors de leurs retrouvailles sur Douleur et gloire près de 30 ans plus tard, il décide donc de ne pas lui demander de pleurer. Sauf qu’à sa grande surprise, "les larmes sont montées aux yeux d’Antonio". "Pas celles qui coulent, celles qui restent au bord des cils. Ce sont celles que capte le mieux la caméra", s’enthousiasme-t-il. Un changement qu’il attribue aux trois chirurgies cardiaques subies par la star de Zorro deux ans plus tôt. "Les médecins sont intervenus sur la fabrique des émotions", note-t-il avec la poésie qui le caractérise.

Alors que le temps imparti était déjà écoulé, une femme subtilise le micro pour l’interroger sur son processus créatif. "Mais d’où viennent tes idées si géniales ?", lui demande-t-elle. Pedro Almodóvar dit être toujours inspiré "par la réalité, par l’extérieur". Quelque chose qu’il a lu, qu’il a vu à la télévision, dont on lui a parlé. "C’est comme si la réalité te donnait les premières lignes d’un roman. Si tu te sens suffisamment curieux pour savoir ce qui arrive au personnage ensuite, c’est à toi d’écrire la suite", dit-il, parlant d’un cheminement "très mystérieux, très inquiétant,  très agréable, très désespérant aussi mais absolument addictif". Comme un film d'Almodóvar, en somme.