Huit femmes d’une communauté religieuse isolée remettent leur avenir en question après avoir été violées par des hommes de leur colonie dans cette adaptation d'un best-seller inspiré d'une histoire vraie.
Au cinéma le 8 mars, ce drame plein d’espoir sur la reconstruction post-traumatique est mené tambour battant par des actrices époustouflantes.
Un film que décrypte pour TF1info sa réalisatrice Sarah Polley.

Les Oscars, elle n’y pensait pas. À tel point que le jour de l’annonce des nominations, Sarah Polley avait prévu tout autre chose. "J’étais seule chez moi à ce moment-là et j’avais un rendez-vous programmé chez le médecin parce que j’avais une otite", nous dit-elle en souriant. Au cinéma le 8 mars, Women Talking est en lice pour deux statuettes lors de la cérémonie du 12 mars, celles du meilleur film et de la meilleure adaptation. Également autrice du scénario, la cinéaste canadienne porte à l’écran le livre Ce qu’elles disent de Miriam Toews, lui-même librement inspiré de faits réels qui se sont produits en Bolivie dans les années 2000.

Sarah Polley, réalisatrice et scénariste du film "Women Talking", nommé deux fois aux Oscars 2023.
Sarah Polley, réalisatrice et scénariste du film "Women Talking", nommé deux fois aux Oscars 2023. - TF1info

L’histoire de femmes d’une communauté religieuse isolée qui, victimes de viols et d’agressions répétées par les hommes de leur colonie, se rassemblent en leur absence pour décider de leur futur. Doivent-elles ne rien faire, rester et se battre ou partir ? L'espace de quelques heures, huit d’entre elles vont avoir de vifs échanges que sera chargé de consigner par écrit August (Ben Whishaw), le seul homme en qui elles ont confiance. Les performances incandescentes des actrices, de Claire Foy (The Crown) à Rooney Mara (Millenium) en passant par Jessie Buckley (The Lost Daughter), auraient elles aussi mérité une citation aux Oscars. TF1info a rencontré Sarah Polley lors de son passage en France le mois dernier.

C’était très important pour moi de ne voir que le moment d’après, celui où le cerveau est tellement traumatisé qu'on ne se souvient de rien
Sarah Polley

Puissant, révoltant et profondément émouvant, Women Talking ne laisse pas indemne. Dans quel état d’esprit étiez-vous en finissant le livre de Miriam Toews dont il est adapté ?

Je me souviens que je n'arrêtais pas d'y penser. Je trouvais qu'elle posait des questions essentielles sur le rapport de force entre la culpabilité individuelle et l’injustice systémique, et sur la manière de se concentrer peut-être davantage sur l’injustice systémique que sur la culpabilité individuelle. Je pense aussi aux problèmes liés à la foi et au pardon. J’étais tellement intéressée par la dynamique amorcée par ces questions. Il ne s’agissait pas seulement d’identifier les préjudices mais de savoir comment aller de l’avant et réfléchir au monde que nous voulons construire.

Vous parlez de votre film comme d’une fable, j’ai presque la sensation d’avoir assisté à une intense pièce de théâtre…

J'ai toujours essayé de le concevoir de la manière la plus cinématographique possible. Mon idée était de faire une épopée tentaculaire, à la manière de celles des héros masculins des années 1950. Nous avons d’ailleurs utilisé des objectifs de cette époque pour les caméras. Oui, l’action se déroule dans un grenier à foin et il y a une certaine intensité dans cette conversation. Ça ne m'inquiétait pas parce que de nombreux films que j'adore, dont Douze hommes en colère et Glengarry, se situent aussi dans un lieu unique. Mais j'ai également pensé qu'il était très important d’étendre cet espace et de l'ouvrir à chaque instant.

La jeune Autje parle du "silence saisissant dans lequel se cache l’horreur". C’est exactement ce que vous soulignez en choisissant de mettre en scène uniquement les conséquences des attaques : les bleus, le sang, les dents qui tombent…

C’était très important pour moi de ne voir que le moment d’après, celui où le cerveau est tellement traumatisé qu'on ne se souvient de rien. J'ai l'impression que ça ajoute rarement quelque chose de voir une agression sexuelle à l'écran. Et dans ce cas, ce n'était vraiment pas nécessaire du tout. L'idée de savoir comment s'y prendre et comment évoluer côte à côte pour trouver la voie à suivre était bien plus essentielle.

Le film donne longtemps l’impression de se tenir dans un passé lointain en raison des couleurs désaturées que vous utilisez. C’est un moyen de rendre l’histoire encore plus intemporelle ?

En partie oui. Je voulais également qu'un sentiment de nostalgie imprègne chaque image, car il s'agit d'une histoire racontée depuis le futur. Je voulais donner au film l'impression d'être une carte postale désuète d'un monde déjà révolu. 

August, le seul personnage masculin, était le narrateur du roman. Il était aussi celui du film jusqu’à ce que vous confiiez ce rôle à la jeune Autje au moment du montage. Était-ce un moyen de redonner leur voix à "des femmes qui n’en ont pas", comme le répète le personnage de Rooney Mara ?

Ça fonctionnait à merveille dans le livre et je pensais vraiment que ce serait de même pour le film. Mais c’est vite devenu très clair que cette instantanéité du son et de l'image nécessitait d'entendre la voix d'une femme pour raconter l'histoire. J’ai choisi Kate Hallett, dont c’est le premier film, parce que certains jeunes de 16 ans ont, comme elle, une sorte de sagesse et d’honnêteté brutale, une capacité à voir sous les choses.

Women Talking sort en France pour la journée internationale des droits des femmes. Que diriez-vous à ceux qui seraient tentés d’appeler le film "8 femmes en colère" ?

(Elle rit) Je pense qu'il y a de la colère. Mais la plupart du temps, il n'y en a pas. Le film parle d’aller de l’avant, d’une échappatoire au chagrin et à la rage vers ce que nous voulons construire. Pas seulement de ce que nous voulons détruire.

>> Women Talking de Sarah Polley, avec Claire Foy, Rooney Mara, Jessie Buckley et Frances McDormand – au cinéma le 8 mars


Delphine DE FREITAS

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