"Pauvres créatures" avec Emma Stone : voyage onirique ou farce indigeste ?

Publié le 17 janvier 2024 à 8h00, mis à jour le 17 janvier 2024 à 8h35

Source : TF1 Info

Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, "Pauvres créatures" de Yorgos Lanthimos sort ce mercredi en France.
De tous les plans, la comédienne Emma Stone incarne le cobaye d’un savant fou, à la découverte du plaisir féminin.
Génial ou grotesque, ce film fantastique aux partis pris radicaux divise nos journalistes culture…

POUR : UNE SUBLIME COMÉDIE GRINÇANTE

Le coup de foudre avec un film tient à bien peu de choses. Une scène, une réplique, un univers. Pauvres créatures regorge d’étrangetés qui ont tout pour laisser le spectateur de côté, mais sont au final le meilleur argument pour prendre part à ce voyage aussi fou qu’onirique concocté par Yorgos Lanthimos. Celui d’une jeune femme qui réapprend littéralement à vivre. 

Ressuscitée dans d’improbables circonstances par l’atypique scientifique Godwin Baxter, qui la considère autant comme sa fille que comme un projet à étudier, Bella a le langage et la motricité d’un enfant en bas âge lorsque s’ouvre le film. Le point de départ d’une prestation remarquable d’Emma Stone qui fait tomber toutes les barrières, y compris celles de la nudité qu’elle s’était jurée de ne jamais franchir, pour donner vie à cette héroïne décomplexée.

Pauvres créatures bouscule, questionne, provoque l'inconfort autant que le rire. L’expérience décontenance avant de nous embarquer à mesure que Bella prend conscience de ce qu’elle est. S’appropriant le roman d’origine d’Alasdair Gray, Yorgos Lanthimos signe un flamboyant récit d’émancipation féminine qui passe par la découverte des autres mais surtout d’elle-même. À commencer par son clitoris, véritable levier de pouvoir face à des hommes complètement désarçonnés de la voir user de son corps comme elle l’entend. Les scènes de sexe sont certes nombreuses mais jamais gratuites, un moyen plutôt qu’une fin. 

La poésie de Bella, brute, provocante mais réfléchie, n’a d’égale que celle du monde hors du temps créé par Yorgos Lanthimos. Des décors aux costumes, le sublime s’allie au monstrueux façon cabinet de curiosité. La vraie beauté de cette comédie grinçante réside sans doute dans son humour souvent inattendu, qui vient titiller un peu plus un public déjà pas ménagé. Le seul reproche qu’on pourrait faire à ce voyage unique, c’est qu’il est sans doute un peu trop long. Mais pas de quoi vous empêcher de grimper à bord.

DELPHINE DE FREITAS

CONTRE : GROTESQUE À TOUS LES ÉTAGES

Mais qu’est-il arrivé à Yorgos Lanthimos, le génial réalisateur grec de Canine et autres petites merveilles dérangeantes comme Mise à mort du cerf sacré et The Lobster ? Jusqu’ici, tous ses films dissimulaient leur bizarrerie sous un vernis réaliste qui se craquelait au fur et à mesure de l’intrigue, avant que les névroses de ses personnages nous explosent en pleine figure. Dans Pauvres Créatures, c’est tout le contraire puisque d’emblée, tout sonne faux. 

Dans une Angleterre victorienne de carton-pâte, un savant fou qui expulse des bulles de pets ramène une jeune femme à la vie grâce à une opération chirurgicale aussi improbable que cruelle. On rêve d’une fresque baroque qui interroge le sexisme dans la science. On hérite d’un machin boursouflé aussi profond que les monologues de Ken dans Barbie

L’un des plus gros écueils du film, c’est le jeu des acteurs, outrancier au possible. Après une collaboration autrement réussie avec le cinéaste sur La Favorite, Emma Stone se vante de l’expérience la plus "libératrice" de sa carrière ? Sa performance est juste gênante, voire franchement irritante, quelque part entre un pastiche du Dogme de Lars Von Trier et un exercice d’impro théâtrale du dimanche. Comme elle, Willem Dafoe en savant fou et Mark Ruffalo en gigolo de pacotille surjouent jusqu’au grotesque, là où la star comique Ramy Youssef injecte un peu de finesse en amoureux éconduit. 

Mais le plus discutable, c’est encore le fond. À travers le voyage initiatique de son héroïne, Pauvres Créatures se donne de faux airs de pamphlet sur la découverte du plaisir féminin. Mais en lui faisant subir les pires outrages lors d’un séjour malaisant dans un bordel parisien – bonjour la caricature - Yorgos Lanthimos finit par tomber dans la misogynie qu’il prétend dénoncer. Indigeste. 

JÉRÔME VERMELIN

>> Pauvres créatures de Yorgos Lanthimos. Avec Emma Stone, Mark Ruffalo, Willem Dafoe et Ramy Youssef - En salles


Jérôme VERMELIN, Delphine DE FREITAS

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