Pour sa réalisatrice, "La Maison" raconte "l’histoire d’une femme forte qui assume ses fantasmes"

par Jérôme VERMELIN
Publié le 15 novembre 2022 à 18h46
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Source : TF1 Info

Pour son premier film de fiction, en salles mercredi, Anissa Bonnefont porte à l’écran le livre choc d’Emma Becker.
Pendant deux ans, la romancière française avait travaillé de son plein gré dans une maison close à Berlin.
Des pages à l’écran, la cinéaste dévoile à TF1info les coulisses de cette adaptation interprétée par Ana Girardot.

Phénomène de la rentrée littéraire 2019, La Maison avait divisé aussi bien la critique que les mouvements féministes. La romancière française Emma Becker y racontait les deux années où elle a travaillé dans un bordel de luxe à Berlin, une expérience limite qui lui a permis d’explorer ses fantasmes, par-delà les tabous. Et qui l’a aussi conduite à dénoncer "l’hypocrisie" de la France où les maisons closes ont fermé leurs portes en 1946, plongeant les travailleurs du sexe dans une précarité qu’ils sont aujourd’hui nombreux à dénoncer.

Sans surprise, le livre a vite suscité l’intérêt de nombreux cinéastes. Une femme - seulement - vient rencontrer Emma Becker chez Flammarion. Nommée aux César pour Wonder Boy, son documentaire sur le styliste Olivier Rousteing, Anissa Bonnefont sort du rendez-vous "persuadée" qu’elle a convaincu l’auteure. "L’idée d’adapter ce roman avait ouvert plein de questionnements chez moi, sur le désir de la femme notamment. Les jours, les semaines passent. Et puis j’apprends qu’un autre réalisateur a été retenu."

Emma Becker, c’est une femme forte qui assume ses désirs et qui se moque éperdument des étiquettes que la société peut lui apposer

Anissa Bonnefont

Quelques mois plus tard, Anissa Bonnefont découvre par son agent que le projet est tombé à l’eau. Sans hésiter, elle se rend à Berlin pour revoir la romancière qui, cette fois, se laisse convaincre par son enthousiasme. "À la lecture du roman, j’avais été fascinée par son audace", se souvient-elle. "Emma, c’est une femme forte qui assume ses désirs et qui se moque éperdument des étiquettes que la société peut lui apposer. À une époque où le droit des femmes à disposer de leur corps est remis en question partout dans le monde, ça me semblait primordial de raconter son histoire."

Pour incarner son héroïne, la réalisatrice organise un grand casting, sans idées préconçues. "Au départ, je me disais que je pourrais trouver une parfaite inconnue comme Sylvia Kristel dans Emmanuelle", souligne-t-elle. "Et puis j’ai pensé à Ana Girardot. C’est une actrice que j’ai toujours trouvée belle, sexy sur les tapis rouges. Dans sa façon de poser, de s’habiller, de se mouvoir. Et en même temps, j’avais l’impression qu’elle n’avait jamais travaillé sur ce registre au cinéma. Celui d’une féminité exacerbée. Dès lors, c'est devenu une évidence."

Des scènes de sexe "jamais gratuites"

Si la comédienne a vite accepté la proposition, Anissa Bonnefont l’a soumise à une préparation minutieuse. "D’abord, on a beaucoup parlé. Du désir, de la sexualité, de nos corps. On était dans une forme d’intimité, de partage", insiste-t-elle. "Ensuite, je lui ai présenté Mika Do, une danseuse du Crazy Horse qui est une très bonne amie à moi. Ana a une sensualité très aérienne et elle se sont entraînées ensemble pour qu’elle trouve cet ancrage, cette force dans le corps. Il y avait aussi la façon de parler. Emma, c’est quelqu’un qui affirme les choses. Elle ne demande l’aval de personne et c’était essentiel de retrouver cet aspect de sa personnalité à l’écran."

C’est avec le même souci de précision que la cinéaste a conçu les scènes de sexe. "Elles ne sont jamais gratuites mais font avancer l’histoire et le personnage", précise-t-elle. "Avec Ana, on parlait avant tout de l'émotion qu'on voulait transmettre au spectateur. Pour elle, la nudité était devenue secondaire parce qu’on avait fait des essais caméras avant. Je lui avais demandé de marcher simplement, toute nue, pour s'habituer à être filmée ainsi." Histoire de la mettre totalement à l’aise, le chef opérateur Yann Maritaux s’est lui-même prêté au jeu. "Le client qu’elle fouette dans la toute première scène qu’on a tournée, c’est lui !".

Malgré toutes ces précautions, La Maison a hérité d’une interdiction aux moins de 16 ans de la part du Centre National de la Cinématographie (CNC). Logique ou excessif ? "Dans mon film, oui, il y a des femmes et des hommes nus. Mais à chaque fois, c’est justifié et ça raconte quelque chose", répond Anissa Bonnefont. "Je suis maman de deux enfants dont l’une est au collège et quand je vois que les gamins ont accès à Youporn dans la cour de récré sur leur téléphone portable, je trouve cette classification un peu hypocrite", ajoute-t-elle. 

Sur le fond, la réalisatrice se sait attendue au tournant par ceux qui estimaient déjà que le livre faisait l’apologie de la prostitution. "On parle du choix d’une femme, c’est son récit, pas une généralité", plaide-t-elle. "La majorité des prostituées subissent cette activité et travaillent dans des conditions monstrueuses. En revanche, il existe quelques femmes, je suis allée les rencontrer, qui choisissent vraiment de faire ce métier. Dans le film, mon personnage y trouve sa liberté, son émancipation. C’est son droit."

>> La Maison de Anissa Bonnefont. Avec Ana Girardot, Aure Atika, Rossy de Palma. 1h30. En salles mercredi.


Jérôme VERMELIN

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