Avec "Arthur Rambo", Laurent Cantet signe une fiction librement inspirée de l’affaire Mehdi Meklat.
En 2017, ce jeune journaliste et écrivain avait été rattrapé par ses tweets antisémites et homophobes publiés sous pseudo.
L’occasion, pour le réalisateur, de dresser un nouveau portrait de la jeunesse, à l’ère des réseaux sociaux.

De Ressources humaines à L’Atelier en passant par Entre les murs, qui lui a valu la Palme d’or à Cannes en 2008, Laurent Cantet a toujours eu le don pour décrire les promesses et les affres de la jeunesse. Coup de tonnerre médiatique en 2017, l’affaire Mehdi Meklat, du nom de ce jeune écrivain et journaliste confronté à ses tweets insoutenables publiés sous pseudo, a nourri le scénario d’Arthur Rambo, une fiction coup de poing interprétée par le jeune comédien Rabah Nait Ouffela. Avec le calme et la précision qui le caractérisent, le cinéaste de 60 ans raconté à TF1info les étapes de ce long-métrage passionnant, en salles ce mercredi 2 février.

Comment avez-vous découvert l’affaire Mehdi Meklat, qui inspire votre film ? 

Mehdi Meklat, c’est quelqu’un dont j’avais lu les articles sur le Bondy Blog et dont j’avais entendu les chroniques sur France Inter le matin. J’avais l’impression que c’était un très jeune homme. Il avait 17 ans à l’époque et je trouvais qu’il avait une tête super bien faite, capable d’avoir des positions très arrêtées sur des sujets politiques, sur les banlieues, etc. ; et en même temps de parler du film qu’il avait vu la veille, d’une pièce, d’une expo… Un matin j’ai découvert dans la presse les tweets dont il était l’auteur. Et d’un seul coup, j’ai eu un vertige. Comment est-ce qu’une personne avec qui je pouvais me trouver aussi souvent en phase avait pu aussi être l’auteur de messages totalement irrecevables. Ces questions-là sont venues alimenter une idée de film que j’avais envie de trouver sur les réseaux sociaux et la place qu’ils occupent dans nos vies. 

Mehdi Meklat m’a fait confiance
Laurent Cantet

Vous l’avez rencontré pour lui parler du projet ?

Je l’ai rencontré pour lui dire que j’allais faire ce film, oui. Pour lui dire qu’il reconnaîtrait certainement des éléments de son histoire. Mais qu’en même temps, je n’allais certainement pas faire un biopic et que je revendiquais la possibilité de créer une histoire, une fiction s’inspirant de son histoire à lui, mais de plein d’autres histoires aussi, assez comparables à la sienne, qui ont explosé au même moment. Et il m’a fait confiance. Il connaissait mes films précédents. Je pense aussi qu’il était en plein processus de réflexion sur sa propre histoire et que, peut-être, un regard extérieur pouvait l’intéresser aussi.

Il n’avait aucune crainte ?

Je pense que voir quelqu’un s’emparer d’une partie de votre vie, ce n’est jamais très rassurant. Mais il n’a absolument pas manifesté de réticence à l’idée que je fasse ce film en tous les cas.

Mehdi Meklat : "Pourquoi n'a-t-on pas cru à mes excuses?"Source : Quotidien

Comme vous l’avez dit, ce n’est pas un biopic. C’est même une histoire resserrée sur quelques heures décisives de la vie du personnage, Karim D. Pourquoi ce choix assez radical ? 

Je crois que j’ai compris que je tenais mon film lorsque je me suis dit que je pouvais le réduire à deux jours. C’est l’apogée de sa gloire – il vient de sortir son livre, il a fait l’émission de télévision que tout le monde rêve de faire – et sa maison d’édition organise une grande fête dont il est le héros. Et puis, en quelques heures, il est broyé par des tweets qui ressortent de cette mémoire infinie d’Internet. À partir de là, il est amené à se positionner et à répondre toujours à la même question : 'pourquoi est-ce que tu as écrit ça ?'. Mais en fonction de la personne qui la pose, on sent que les réponses sont un peu différentes.

Si je vous dis qu'on ne peut pas avoir d'avis définitif sur lui en sortant du film... 

La complexité du personnage et de l’histoire ne m’autorisait pas à statuer définitivement sur les motivations du personnage. Ce personnage m’intéresse parce qu’il est une énigme pour moi. Qu’il crée un véritable vertige chez moi. Et que, je pense, il est une véritable énigme pour lui-même. Le film devenant pour lui le récit de la prise de conscience de la responsabilité à écrire des choses comme ça. De la place qu’il occupe dans le monde. De la place qu’on veut bien lui laisser occuper aussi. Du statut de transfuge social qui est le sien, passé de jeune de banlieue à auteur à succès. Ce qui le questionne encore plus, c’est la façon dont, après l’avoir adulé, on peut le renvoyer de là où il vient, en lui faisant franchir le périphérique dans l’autre sens. Parce que je pense qu’on ne pardonne pas grand-chose à ces jeunes gens.

J’ai l’impression que les réseaux sociaux génèrent une course à la popularité qui nous pousse à dire un peu n’importe quoi
Laurent Cantet

Ce film nous dit-il que les réseaux sociaux sont capables de libérer le pire de chacun d’entre nous ? Grâce à l’anonymat ou l’usage d’un pseudonyme comme Mehdi / Karim ? 

Je pense que le pseudonyme aide à libérer ces pulsions, ces colères qu’on peut éprouver et qui, là, trouvent un espace d’expression. Je pense surtout que les mécanismes des réseaux sociaux, qui consistent à amasser les likes, les followers, les retweets, qui poussent à être le premier à réagir, à être celui qui va trouver la meilleure formule, nous entrainent dans un truc assez paradoxal : choquer devient un moyen de séduire. Dans le film, Karim le dit : 'Qu’est-ce qu’il y a de plus dégueulasse que l’antisémitisme ? Rien. Donc pour exister, j’ai utilisé ce mécanisme-là'. Plus qu’une expression très sincère de sa part d’ombre, j’ai l’impression que les réseaux sociaux génèrent une course à la popularité qui nous pousse à dire un peu n’importe quoi et surtout à simplifier beaucoup la pensée. Or le film essaie plutôt d’envelopper la complexité de son personnage.

Vous avez souvent filmé la jeunesse. Qu’est-ce qui vous fascine autant chez elle ?

Ce qui me passionne en filmant les jeunes gens, c’est l’impression de regarder un moment de vie tellement décisif, où chaque instant à un poids. C’est le moment où la pensée se met en place. Où on se pense soi-même dans le monde. Après, il y a une énergie liée à cet âge-là de la vie, où on peut foncer contre un mur et repartir dans l’autre sens. Être dans des contradictions qui sont riches et qui aident à grandir, à se comprendre. Il y a aussi l’idée que ces jeunes gens sont les adultes de demain, les citoyens de demain. C’est à eux qu’on va confier notre monde. Et c’est intéressant de les écouter, de leur donner la parole, un espace pour exister.

Comment définir la génération de Mehdi Meklat, qui a aujourd’hui 29 ans. À la fois plus informée et plus paumée que les précédentes ? 

Je pense que c’est une génération confrontée à un monde plus complexe que celui auquel j’ai pu être moi-même confronté dans ma jeunesse. Ils ont dû encaisser des choses terribles. Les attentats, les renoncements politiques, une crise économique qui s’est amplifiée. Et j’ai l’impression qu’ils ont beaucoup plus de mal à se projeter dans un avenir comme moi j’étais capable de le faire à leur âge. Ils sont confrontés à des impasses et j’ai pas mal de sympathie pour eux à cause de ça. Après, il y a un phénomène assez significatif que j’aborde dans le film lorsque Karim se compare à un punk. Je crois qu’il connait mal le mouvement punk. Les vrais punks, lorsqu’ils crachaient sur la société, le faisaient pour dire aux gens installés qu’ils les méprisaient. Aujourd’hui, cette provocation à une autre fonction, celle de séduction. On a besoin d’être suivis, aimés, "likés". Je crois que c’est assez récent, cette envie d’être adoubé par les autres.

>> Arthur Rambo de Laurent Cantet. Avec Rabah Naït Oufella, Antoine Reinartz, Sofian Khammes. 1h27. En salle mercredi.


Jérôme VERMELIN

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