Festival de Cannes 2022 : films, stars et paillettes sur la Croisette
Interview

"Avatar", Bon Jovi, Netflix… L’interview sans filtre de Luc et Jean-Pierre Dardenne

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 5 octobre 2022 à 16h15
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

Les frères belges sont de retour cette semaine avec "Tori et Lokita", l’histoire de deux jeunes réfugiés africains aux prises avec la mafia.
Ce drame social poignant, porté par deux jeunes comédiens novices, a remporté le prix du 75e Festival de Cannes.
De passage à Paris, ils ont répondu à nos questions sur leurs méthodes de travail, leurs goûts cinématographiques et l’avenir du Septième art en salle.

Leur cinéma est l’antithèse absolue aux blockbusters hollywoodiens. Depuis Falsch, leur premier film en 1986, Luc et Jean-Pierre Dardenne filment le monde qui les entoure sans artifice, privilégiant les regards des comédiens, souvent novices, aux grands mouvements de caméra. Deux fois lauréats de la Palme d’or à Cannes pour Rosetta (1999) et L’Enfant (2005), ils se sont vu décerner un prix spécial en mai dernier sur la Croisette pour le bouleversant Tori et Lokita, en salles en France ce mercredi. 

Leurs protagonistes sont un petit garçon et une adolescente qui ont quitté l’Afrique pour nourrir leur famille, restée en Afrique. Arrivés en Belgique, ils travaillent pour le patron d’une pizza qui se sert d’eux pour trafiquer de la drogue et arrondir ses fins de mois. Face à la mafia qui les menace, ces deux âmes perdues vont prendre tous les risques… 

Vos films sont souvent inspirés d’une histoire, un fait divers qu’on vous a raconté. Est-ce encore le cas de celui-là ? 

Luc Dardenne : Non, pas cette fois. C’est au contraire une histoire qu’on s’est raconté à nous-mêmes, il y a une dizaine d’années, sur deux enfants venant d’Afrique avec leur mère. À l’époque, nous avions imaginé qu’en étant expulsée du territoire belge, elle disait à ses deux enfants : "Surtout ne vous séparez pas, sinon l’un d’entre vous mourra". Quand on s’est remis à travailler sur cette idée, on s’est rendu compte en suivant l’actualité que ce sont aujourd’hui des milliers de jeunes migrants qui disparaissent chaque année en Europe. Pour certains parce qu’ils partent en Angleterre, pour d’autres parce qu’ils retournent dans leur pays d’origine. Mais aussi parce qu’il leur arrive de tomber dans les milieux criminels comme c’est le cas dans le film.

Avez-vous eu besoin de réaliser une enquête sur le terrain pour donner un maximum de crédibilité au récit ? 

Jean-Pierre Dardenne : Nous avons rencontré des responsables de centres d’accueil pour enfants dans la situation de Tori et Lokita. On a vu des éducateurs, des avocats, on a lu des revues écrites par des spécialistes aussi. Tous disaient que ces enfants souffraient d’une solitude terrible qui se traduisait par des symptômes corporels comme c’est le cas avec Lokita. C’est là qu’on s’est rendu compte que cette histoire d’amitié qu’on voulait raconter correspondait à quelque chose.

Ce que les policiers nous ont dit, c’est qu’on tue aujourd’hui plus facilement un jeune qu’il y a 10 ou 20 ans

Luc Dardenne

L’amitié des enfants est très forte, mais Tori et Lokita met également en lumière la cruauté des adultes à l’égard. On est en dessous de la réalité dans le film ?

Luc : La réalité est assez terrible, oui. Les inspecteurs de police qu’on a rencontrés nous ont expliqué que s’il arrive quelque chose à ces enfants, personne ne viendra réclamer leur corps. Il y en a aussi qui progressent dans le milieu criminel, ils obtiennent ainsi des faux papiers et deviennent des dealers importants. Mais beaucoup d’enfants mineurs disparaissent, et de façon très violente. Et ce que les policiers nous ont dit aussi, c’est qu’on tue aujourd’hui plus facilement un jeune qu’il y a 10 ou 20 ans.

Ces enfants quittent un enfer pour un autre. Et pas question de rentrer chez eux…

Luc : Pour une enfant mandatée comme Lokita, retourner dans son pays serait très mal vu. On a cotisé entre 5.000 et 10.000 euros pour vous faire passer en Europe… et puis vous revenez ? Ce serait plus que mal vu. Alors ces enfants-là ont intérêt à trouver de l’argent par tous les moyens pour éviter ça.

Tori et Lokita sont joué par Pablo Schils et Joely Mbundu, deux comédiens novices à l’écran. Était-ce une condition indispensable ? 

Jean-Pierre : L’âge qu’ils ont fait qu’immanquablement les jeunes acteurs, surtout pour le personnage de Tori, ne sont pas nombreux. Après, il faut qu’ils soient intéressés, qu’ils viennent aux séances de casting. Et ensuite que nous on se dise : "C’est lui !". Avec Pablo, c'est un pari basé sur deux ou trois séances de travail et puis une intuition. Pour Lokita, c’était pareil. Si Joely nous avait dit qu’elle avait déjà travaillé, ça ne nous aurait pas posé de problème. L’important, même quand on travaille avec un comédien professionnel, c’est que son passé, son image publique pour ceux qui en ont une, ne soient pas un obstacle pour créer la rencontre entre le personnage et les spectateurs.

Sur vos tournages, il y a de l’improvisation ? Ou bien c’est très répété ?

Luc : On répète beaucoup, jusqu’à cinq semaines avant de tourner. Toutes les scènes, tout le film, surtout avec les acteurs principaux. On commence par les scènes où il y a de l’action, des mouvements de corps pour qu’ils se laissent aller, qu’ils se délient, qu’ils se débarrassent de leurs peurs. Pablo proposait beaucoup de choses, on en prenait, on en laissait d’autres. Joely aussi. On filme tout ça avec notre caméra vidéo et ça nous permet de trouver nos plans. Attention, on est cool, ça n’a rien d’un travail obligatoire. On prend notre temps. Et puis le jour où on commence, on leur demande de refaire ce qu’on a travaillé ensemble, l’important étant de garder la spontanéité. 

Nous ce qu'on cherche, c’est la simplicité. Le but, c’est de donner au spectateur le sentiment que nous filmons quelque chose qui est en train de se passer

Jean-Pierre Dardenne

Votre mise en scène est plus épurée que jamais, il n’y a jamais un plan, un mouvement de caméra de trop. Est-ce très travaillé ? Ou bien cette approche est très spontanée chez vous ?

Jean-Pierre : Les deux ! On répète donc beaucoup, il y a un côté chorégraphie même s’il n’y a pas de marque au sol. Mais c’est vrai que ce qu'on cherche, c’est la simplicité. Le but, c’est de donner au spectateur le sentiment que nous filmons quelque chose qui est en train de se passer. On essaie d’éviter ce qu’on appelle les effets. C’est valable pour nous, c’est notre cuisine. Mais ce n’est pas une règle qui s’applique à tout le monde.

L’autre jour, je regardais un film américain Netflix où la caméra survolait une immense forêt, avec un tube de Bon Jovi en fond sonore, et je me suis dit que c’était l’antithèse absolue de votre cinéma…. 

Luc : Les Américains aiment le spectacle ! (Rires). Nous, on est peut-être un peu handicapés au niveau musique de films. Il y a de grands films avec de la musique. Le Mépris de Godard, c’est extraordinaire pour ça. Sinon c’est bien souvent parce que le film ne tient pas sans musique. Nous, on ne pense jamais musique. On pense que le rythme est dans nos plans et qu’on n’en a pas besoin. Il y en avait dans Le Gamin au Vélo, mais c’est la seule fois. Le reste du temps, on a l’impression que la musique viendrait enrober l’âpreté, la réalité qu’on essaie d’envoyer vers le cœur du spectateur.

J’ai adoré Gravity, même si certains ont critiqué la bêtise du récit avec cette fille qui sort de l’eau comme si elle ressuscitait à la fin. Mais j’aime bien cette simplicité un peu idiote

Luc Dardenne

Les films à grand spectacle, ça vous parle ou pas ? 

Luc : Oui, moi ça m’arrive d’aller voir les Marvel par exemple. Et j’irai voir Avatar à Noël, parce que j’ai envie de savoir ce que deviennent les personnages ! Dans le même genre j’ai adoré Gravity, même si certains ont critiqué la bêtise du récit avec cette fille qui sort de l’eau comme si elle ressuscitait à la fin. Mais j’aime bien cette simplicité un peu idiote. En fait c’est la version moderne des récits mythiques qui racontent nos origines, notre présent, notre futur. Avatar, je n’ai pas revu le premier, mais ça pose quand même les grosses questions.

Vous travaillez avec très peu de moyens alors que James Cameron ne sait sans doute même plus combien il a de dollars pour faire les suites d’Avatar. Mais vous faites le même métier, non ?

Jean-Pierre : Bien sûr. Le cinéma est riche de sa diversité et ce serait terrible s’il se réduisait à une seule facette. C’est un risque qui pèse sur toutes les formes de l’art et c’est sans doute le cas encore plus le cas pour le cinéma qui est aussi une industrie.

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Êtes-vous inquiets pour l’avenir du cinéma en salles ? 

Jean-Pierre : Le cinéma est né dans une salle, lors de la première projection publique ici à Paris. C’est intimement lié. C’est vrai qu’on peut voir des images sur d’autres supports, dans d’autres endroits. Mais le fait de se retrouver ensemble, plus ou moins nombreux, dans une salle parfois loin de chez soi, et puis en parler après, c’est une expérience humaine partagée un peu partout dans le monde. Ce qui est certain, c’est que sans la salle de cinéma, les films à grand spectacle perdent de leur attrait. Mais j’espère qu’elle va rester aussi pour les autres films qui ont besoin de ce rapport de proximité qui se crée dans le noir avec le spectateur.

Luc : Si je regarde un film sur mon écran d’ordinateur, il faut que je sois tout près avec mon casque et personne autour de moi. Je ferme la porte… Et ça marche ! Si je suis trop loin, je l’oublie le film. Je le regarde. Mais il ne m’imprègne pas. Or je crois que voir un film, c’est partir en voyage… dans le film, si je puis dire. Vivre autre chose que ce que je vis dans la vie. Et ça le grand écran le permet. Je m’assois au quatrième ou cinquième rang, pas trop loin. Et je pars dans le film.

Si demain le grand patron de Netflix vous appelle et vous dis : "Messieurs, je suis prêt à financer le film de vos rêves". Vous foncez ?

Luc : On lui dira : "Nous sommes honorés de votre demande. Mais nous espérons que si nous disons oui, vous acceptez que notre film puisse aussi passer X semaines dans les salles avant d’arriver sur votre plateforme". Et en fonction de sa réponse, on dira oui ou non !

>> Tori et Lokita de Luc et Jean-Pierre Dardenne. Avec Pablo Schils, Joely Mbundu, Alban Ukaj. 1h26. En salle.


Propos recueillis par Jérôme Vermelin

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