La réalisatrice française Coralie Fargeat a estomaqué le public du Festival de Cannes avec "The Substance".
Une comédie d'horreur qui dénonce le culte de la jeunesse et les diktats de la beauté au cinéma et dans la société en général.
TF1info est allé à sa rencontre à quelques jours du palmarès de cette 77ème édition où elle pourrait bien créer la surprise.

Tout le monde la réclame. Trois jours après la présentation de The Substance en compétition, la réalisatrice française Coralie Fargeat enchaîne les interviews d'un bout à l'autre de la Croisette. Il faut dire que cette comédie horrifique avec Demi Moore et Margaret Qualley a littéralement scotché les spectateurs par sa violence gore, au service d'un discours profondément féministe. À l'approche du palmarès du jury présidé par la réalisatrice Greta Gerwig - et pour la première fois majoritairement féminin - tous les espoirs sont permis...

The Substance est le film de la compétition qui suscite les réactions les plus fortes. Est-ce déjà une victoire ? 

Découvrir la réception du film a été vraiment magique parce que c’était la première fois qu’il était montré devant un public. D’autant plus 2.500 personnes au Palais.  Être ici était déjà un cadeau. Mais alors quand j’ai senti que la salle réagissait, quand j’ai eu les premiers retours positifs et même enthousiastes, c’est une chape de tension qui est retombée et c’est réjouissant. Parce qu’on fait ce métier en espérant que ce que l’on crée rencontre les autres. Et là, j’ai senti que quelque chose s’était passé.

C’est un film qui brasse des thèmes très actuels comme le patriarcat, l’hyper sexualisation des comédiennes, le culte de la jeunesse… Pourquoi les aborder avec ce cocktail de gore et d’humour noir ?

Je ne me suis pas posée la question de manière consciente au départ. Quand j’ai  voulu écrire à propos de ces thématiques, dans le genre que j’aime au cinéma, je me suis laissée porter assez naturellement par les idées qui me venaient. J’avais, je pense, la nécessité que la violence de toutes ces questions soit matérialisée de manière symbolique par la violence à l’écran. J’avais envie de tout sauf de me censurer ou de ne pas aller au bout de ce que je ressens à 300%. 

Coralie Fargeat sur les marches avec ses comédiens Dennis Quaid, Margaret Qualley et Demi Moore.
Coralie Fargeat sur les marches avec ses comédiens Dennis Quaid, Margaret Qualley et Demi Moore. - AFP

C’est aussi un film obsédé par le regard…

Quand je commence à écrire, je travaille souvent à partir de visuels. Là je recherchais beaucoup de photos idylliques de sourires de stars Ultra Brite et j’avais envie de montrer ce qui se cachait derrière. Toute la violence, la souffrance, la tyrannie parfois…

Vous parlez des actrices de cinéma en particulier ? 

Pas simplement les actrices. Le fait d’avoir situé cette histoire à Hollywood, c’est une métaphore symbolique de tout ce que les femmes traversent ou ont traversé à un moment donné. Hollywood, c’en est l’expression paroxystique. Et aussi la plus connue. Pour revenir à votre question, il y a effectivement un jeu sur le regard. Il y a le plateau télé où tous les regards extérieurs sont braqués sur l’héroïne. Un lieu où il faut être magnifique, superbe. Et il y a cet appartement où elle est seule, en dehors du monde, et qui est un peu comme l’intérieur d’elle-même.

La violence que vous décrivez vis-à-vis des femmes, elle est toujours là tous les soirs sur le tapis rouge de Cannes, non ?

Ah complètement ! (Rires) Tout le temps ! Elle est là et elle est loin de disparaître. À mon sens on est au tout début du changement qui serait nécessaire pour que la balance se rééquilibre de manière véritable, en profondeur, entre les femmes et les hommes. Il y a toujours des différences dans la manière dont on doit vivre dans un corps féminin dans l’espace public par rapport à un corps masculin. Pour moi ça a un impact sur l’ensemble de l’organisation sociale. 

Demi Moore dans "The Substance"
Demi Moore dans "The Substance" - Festival de Cannes

C’est ce discours qui a séduit Demi Moore, une comédienne qui n’a jamais tout à fait répondu aux diktats sexys à Hollywood ?

Ce scénario lui est arrivé à une période de sa vie où elle avait aussi traversé des choses difficiles. Elle était dans un questionnement sur le fait de se sentir bien et en phase avec ce qu’elle traversait dans sa vie personnelle et professionnelle. Je pense qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’intime qui a résonné chez elle. En même temps Demi est une femme très instinctive, très intelligente. Je pense qu’elle a senti la force du rôle en tant que comédienne, tout ce qu’elle pouvait exprimer. Je pense que c’est ça aussi qui l’a séduite.

La dimension plus intime, elle vous en parlé ? Ou elle est très pudique ?

Très brièvement. Mais j’ai lu son autobiographie qu’elle m’a donnée lorsqu’on s’est rencontré à Paris. C’est là où j’ai découvert une facette d’elle que je ne connaissais pas du tout. J’ai compris à quel point il lui avait été difficile de s’imposer dans ce monde très masculin du cinéma à l’époque. Et comment elle avait malgré tout réussi à rester en dehors des sentiers battus.

Lorsqu’elle s’était coupée les cheveux pour Ghost, c’était un petite révolution…

Oui, ou lorsqu’elle avait posé nue enceinte sur la couverture de Vanity Fair. Elle avait ce côté avant-gardiste que moi à l’époque je n’analysais pas forcément en grandissant avec ses films. Je me suis dit qu’elle était rock, qu’elle avait pris des risques dans sa vie. Et donc qu’elle était capable d’en prendre encore pour mon film.

Metropolitan

Face à elle vous avez choisi Margaret Qualley. Elle fait partie d’une génération qui s’en moque d’être enlaidie à l’écran ? 

Je pense que lorsqu’on est jeune et belle, c’est facile de s’en foutre de s’enlaidir à l’écran ! (Rires). Margaret est un plaisir d’actrice, hyper instinctive, avec un côté très animal. Elle adore jouer de son corps pour construire un rôle et elle a pris un plaisir fou à le rendre sculptural, hyper sexy, alors que dans la vie courante, elle s’en fout un peu. Après on en a un peu discuté, avec l’expérience sa mère, Andie McDowell. Elle a été témoin de la difficulté que ça peut être pour une femme d’être jugée en permanence sur son image. Mais d’après moi la nouvelle génération est confrontée exactement aux mêmes problèmes. 

Que voulez-vous dire ? 

Pour de nombreuses femmes, rien n'a changé. Ce sont juste les outils qui sont différents. Aujourd’hui c’est Instagram, TikTok, tous ces filtres… Ce que beaucoup de femmes font sur les réseaux reste dicté par des mécanismes inconscients qui les conditionnent à penser que si on ne s'exhibe pas, on n’a pas d’existence. On ne pourra pas être vu, reconnu, aimé ou valorisé. Ce qui pousse à s’enfermer dans sa propre tyrannie, sa propre prison.

Malgré quelques évanouissements, vous avez l’impression que le message est passé ?

C’est ce que je ressens. Ce qui m’a fait super plaisir, c’est d’avoir des retours de gens qui me disent que le cinéma de genre n’est pas leur came. Et qui n’ont pas spécialement mal vécu le côté gore, horreur. Ils ont compris que c’était une manière de rendre justice aux thématiques du film et ils ont vu la sincérité des moyens que j’avais employé pour les raconter.

La Palme d’or, ça serait hallucinant ? 

Alors ça… Je vous le confirme ! (Rires). Je suis déjà hyper heureuse d’être là, présenter le film à Cannes lui donne une exposition incroyable. Le reste, on verra. Évidemment que dans son for intérieur, on en rêve. Mais chaque chose en son temps !


Jérôme VERMELIN à Cannes

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