Festival de Cannes 2022 : films, stars et paillettes sur la Croisette

Ruben Östlund, le réalisateur de "Sans Filtre" : "Charlbi Dean était une femme généreuse et une actrice très douée"

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 28 septembre 2022 à 13h46
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

Palme d’or du dernier Festival de Cannes, "Sans Filtre" sort aujourd’hui sur les écrans français.
De passage à Paris, le réalisateur suédois Ruben Östlund nous a raconté les origines très personnelles de cette satire hilarante.
L’occasion aussi de rendre hommage à la comédienne sud-africaine Charlbi Dean, décédée à l’âge de 31 ans en août dernier.

Avec deux Palmes d'or en cinq ans, Ruben Östlund figure désormais dans un club très fermé. Après avoir triomphé à Cannes en 2017 avec The Square, le réalisateur suédois a de nouveau été couronné pour Sans Filtre en mai dernier sur la Croisette. Dans cette nouvelle satire corrosive du monde contemporain, il met en scène un jeune couple d’influenceurs, Carl et Yaya, invités à bord d’une croisière pour super riches. Sur le bateau, ils font la connaissance d’un oligarque russe qui voyage avec son épouse et sa maîtresse, d’un adorable couple de petits vieux spécialisés dans le commerce de mines anti-personnelles… Et d’un capitaine américain accro au champagne et à Karl Marx.

C’est le point de départ d’un réjouissant jeu de massacre, Ruben Östlund ayant le chic pour mettre en place des situations inconfortables qui dégénèrent de manière aussi hilarante qu’inattendue. Pour son premier film anglais, tourné sur une période de trois ans en raison de la pandémie, le cinéaste a réuni un casting international qui comprend la star américaine Woody Harrelson, le jeune prodige anglais Harris Dickinson et l’ex-mannequin sud-africaine Charlbi Dean, décédée dans des conditions inexpliquées le 29 août dernier. Une tragédie qu’il a bien voulu évoquer lors de notre rencontre à Paris il y a quelques jours…

Charlbi avait l’esprit d’équipe. Elle donnait de la joie à tout le monde sur le plateau

Ruben Östlund

Sans Filtre sort quelques semaines seulement après la disparition soudaine votre vedette, Charlbi Dean. Comment avez-vous appris la nouvelle et dans quel état d’esprit êtes-vous ? 

Ruben Östlund : Quand vous recevez un texto vous annonçant une nouvelle aussi terrible au réveil, c’est absurde, surréaliste, vous avez du mal à croire que c’est vrai. Après quelques heures, et que vous avez la confirmation… Vous ne croyez toujours pas que c’est vrai. Parler de ma réaction est un peu ridicule par rapport à la douleur de son fiancé, de sa famille… J’ai appris à connaître Charlbi en travaillant avec elle. C’était une femme généreuse, elle avait l’esprit d’équipe. Elle donnait de la joie à tout le monde sur le plateau. Et puis c’était une actrice très douée. Je pouvais lui demander de rejouer une scène plusieurs fois ; à chaque fois, elle me donnait une nouvelle version en un clin d’œil. Sa précision était très impressionnante. Elle avait longtemps travaillé comme mannequin et c’est un proche de ma femme qui nous l’avait recommandé. Lors du casting, elle a livré une improvisation fantastique autour de la scène de la facture au restaurant et c’est comme ça qu’elle a eu le rôle. Le travail sur ce film a duré trois ans, dont près de deux en montage. Nous devions partir en tournée promo ensemble, elle était impatiente d’aller à la rencontre des médias après avoir fait l’expérience de Cannes. Et puis soudain, on apprend qu’elle n’est plus là. Sa famille était tellement fière de son travail qu’il aurait été très étrange de ne pas maintenir mes engagements. Parce que ça me permet de mettre en lumière sa performance et de lui rendre hommage.

Charlbi Dean en mai dernier au Festival de Cannes où "Sans Filtre" a reçu la Palme d'or. - AFP

Vous avez mentionné la scène de la facture au restaurant. Est-ce vrai qu’elle est inspirée d’une expérience que vous avez vous-même vécu avec votre épouse ?

Oui, c’est arrivé peu après notre rencontre. J’ai toujours voulu raconter une histoire où la beauté serait une monnaie d’échange. De manière générale, j’aime bien m’inspirer de situations vécues en lien avec le sujet de mes films. Mais celle-là, j’avoue que j’avais tellement honte que j’ai beaucoup hésité à m’en servir. Et puis en y repensant, j’ai réalisé que s’intégrait parfaitement avec le thème du film. 

Racontez-moi alors…

Après notre quatrième dîner, ma future femme m’a remercié d’avoir payé et m’a dit que le suivant, elle m’inviterait. Le lendemain, nous sommes assis au restaurant et au moment de l’addition, je commence à être un peu nerveux. Intérieurement, je la supplie de gérer la situation de façon détendue. L’addition arrive, elle est en train de se remaquiller…. Et elle ne la prend pas. Là, je m’énerve. Je lui demande si elle veut autre chose et elle dit "non, non, ça va". Et là, elle regarde la facture en disant "merci chérie, c’est si gentil de ta part !". Du coup, je me sens obligé de payer ! Intérieurement, je vis un conflit terrible entre l’homme que je veux être et l’image que je donne de notre relation. Ce qu’on voit dans la scène est vraiment arrivé : elle me met le billet dans la chemise, je vrille complètement et je mets le billet dans la porte de l’ascenseur ! C’est arrivé à l’Hôtel Martinez où JE l’avais invité. On avait atteint le stade où il était peut-être préférable de ne pas rester ensemble. Mais cette dispute nous a donné l’opportunité de nous ouvrir l’un à l’autre, de mieux nous connaître. Aujourd’hui, nous sommes mariés, nous avons même eu un enfant ensemble. Donc ça en valait la peine !

La gauche voudrait qu’on représente les pauvres comme des êtres gentils et authentiques. Et les riches comme des êtres égoïstes et superficiels. C’est une vision du monde tellement stupide !

Ruben Östlund

Et avez-vous ensuite effectué une croisière de super riches comme dans le film ? 

La croisière non, j’ai dû faire des recherches. En revanche, la scène ou Carl s’offusque qu’un membre de l’équipage travaille torse nu sur le pont est inspiré d’une balade en yacht. J’étais en train de regarder Instagram et soudain, j'aperçois ce type qui travaille dur en plein soleil. Il n’a aucun pouvoir économique. Mais il dégage cette sexualité brute qui est une valeur en soi. 

Au Festival de Cannes, Sans Filtre a clivé la presse française. On va dire que les journalistes de droite ont adoré… Et ceux de gauche beaucoup moins. Pour vous, il y a un humour de droite et un humour de gauche ? 

Ce clivage est super intéressant en tout cas. Je crois que ça dit quelque chose de la gauche actuelle. Chez nous, en Suède, la gauche a oublié Marx et ses préceptes. C’est comme si elle voulait qu’on représente les pauvres comme des êtres gentils et authentiques. Et les riches comme des êtres égoïstes et superficiels. C’est une vision du monde tellement stupide ! Et quand vous brisez ça, la presse de gauche est mal à l’aise. Je ne sais pas si c’est pareil chez vous. Toujours est-il que ça ne me dérange pas.

Et vous ? Vous vous voyez comme un réalisateur de gauche ? 

Pas la même gauche que la presse qui n’aime pas mon film ! (rires). Ce que j’aime, c’est regarder le monde d’un point de vue matérialiste. Les théories marxistes sont formidables de ce point de vue. Alors que la droite religieuse conservatrice… Arrêtez les gars ! Nous vivons au XXIᵉ siècle ! En revanche, je déteste qu’on enferme les gens dans une boîte. À titre personnel, je me vois comme un homme de gauche qui comprend les vertus du capitalisme. Mais je crois que c’est le cas de la gauche intellectuelle depuis toujours. Et c’est, selon moi, la clé pour construire une meilleure société. Si vous voulez mieux comprendre ce que je dis, je vous recommande de lire Utopies Réalistes, de l’historien néerlandais Rutger Berman. Il défend notamment le concept de revenu de base universel, cette idée que chaque personne reçoit un revenu de l’État en qualité de citoyen. Une loi dans ce sens a d’ailleurs failli passer sous Nixon aux États-Unis et, pour moi, c'est quelque chose qui dépasse le clivage entre la droite et la gauche.

Cannes 2022 : on s'est baladé avec Harris Dickinson, la star de "Sans Filtre"Source : TF1 Info
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Vos films sont toujours à cheval entre le drame et la comédie, quitte à dérouter une partie des spectateurs. Comment pourriez-vous définir votre approche de l’humour ?

Le problème, c’est que de nos jours, les gens ne font plus la différence entre la fiction et la réalité. La fiction, c’est le lieu où nous devrions pouvoir explorer toutes nos pensées, toutes nos idées. Le public doit comprendre que dans mes films, je présente des personnages de fiction. Je ne m’attaque pas à des personnes réelles. Je crée des situations dans lesquelles les personnages se comportent de manière stupide. Pour revenir à Marx, il était essentiel pour lui de comprendre le contexte pour comprendre le comportement des individus. Nous vivons dans une époque où les gens adorent pointer ce qui est bien et ce qui est mal. Et ils oublient trop souvent le contexte. C’est le cas aussi aux infos où on a trop tendance à définir les bons et les mauvais. Or c’est une vision hollywoodienne du monde ! Pour réveiller le public, il faut briser ça. Dans mon film, je montre une femme de ménage qui a l’occasion de renverser la hiérarchie sociale et de se retrouver en haut de l’échelle. Une position qui lui donne l’opportunité de se livrer à des actes immoraux. Si mon film est réussi, alors les spectateurs pourront s’identifier à elle et réaliser qu’ils pourraient se comporter de la même manière. Attention, ça ne veut pas dire que je ne crois pas aux belles choses dont les humains sont capables. Mais j’ai envie que les spectateurs réfléchissent et remettent en question les clichés dont ils sont abreuvés par les films hollywoodiens.

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C’est vrai que votre prochain film se déroulera dans un avion ?

Oui, c’est vrai. Tout a commencé lorsque j’ai entendu un professeur de littérature comparer 1984 de George Orwell avec Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Aujourdh'hui, vivons-nous plutôt dans le premier ou dans le second ? Mon film s’appellera The Entertainement System is Down et il aura lieu durant un vol long courrier. Peu après le décollage, les passagers apprennent que tous les dispositifs digitaux avec lesquels ils ont l’habitude de se divertir sont en panne. Et j’ai envie de regarder comment nous, les humains, nous nous comportons face à une telle situation.

>> Sans Filtre de Ruben Östlund. Avec Charlbi Dean, Harris Dickisnon, Woody Harrelson. 2h22. En salles


Propos recueillis par Jérôme Vermelin

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