Festival de Cannes 2022 : films, stars et paillettes sur la Croisette

Sexe, féminicides et religion : pourquoi l’Iran est en colère contre "Les Nuits de Mashhad", le film primé à Cannes

par Jérôme VERMELIN
Publié le 1 juin 2022 à 17h20
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

L’actrice iranienne Zahra Amir Ebrahimi a reçu le prix d’interprétation féminine du 75e Festival de Cannes pour "Les Nuits de Mashhad" de Ali Abbasi.
Ce thriller est inspiré de l’histoire vraie d’un serial killer de prostituées qui a sévi au début des années 2000.
À Téhéran, ce film sans tabou provoque la colère des autorités qui le comparent au livre de Salman Rushdie, "Les Versets Sataniques".

Coup de sang à Téhéran. 48 heures après le prix d’interprétation attribué à Zahra Amir Ebrahimi lors de la cérémonie de clôture du 75ᵉ Festival de Cannes, les autorités iraniennes ont accusé le jury présidé par Vincent Lindon d’avoir commis "un acte biaisé et politique en faisant l’éloge d’un film faux et dégoûtant", peut-on lire dans un communiqué émanant de l'Organisation cinématographique de l'Iran, affiliée au ministère de la Culture.

Dans Les Nuits de Mashhad, l’actrice de 41 ans incarne une journaliste de Téhéran qui débarque dans la ville sainte de Mashhad pour écrire sur le meurtre inexpliqué de plusieurs prostituées locales. Très vite, elle s’aperçoit que les policiers négligent l’enquête tandis qu’une partie de la population locale, y compris le pouvoir religieux, semble cautionner ces actes atroces.

Ce film vise à montrer une mauvaise image de la société iranienne

Le ministre iranien de la Culture Mohammad-Mehdi Esmaïli

Dans son texte, l'Organisation cinématographique de l'Iran estime que le réalisateur Ali Abbasi présente "une image déformée de la société iranienne et insulte ouvertement les croyances transcendantes des chiites".  Selon elle, le film "suit le même chemin emprunté par Salman Rushdie dans Les Versets sataniques". Une allusion à la fatwa qui pèse depuis 1989 sur l'écrivain britannique d'origine indienne, son ouvrage étant jugé blasphématoire par l'ayatollah Khomeiny.

Ce mercredi, le ministre iranien de la Culture Mohammad-Mehdi Esmaïli a annoncé à la télévision publique avoir officiellement "protesté auprès du gouvernement français" contre la présence du film sur la Croisette. Sa sélection est "complètement politique" et vise à "montrer une mauvaise image de la société iranienne", a-t-il ajouté.  "Nous prendrons certainement en compte cette question dans nos échanges culturels".

Le film a été tourné en Jordanie

Pour bien comprendre la colère des autorités iraniennes, il faut savoir qu’Ali Abbasi, qui vit au Danemark depuis une vingtaine d’années, a réalisé son film sans leur accord, recréant les décors de Mashhad en Jordanie. Le cinéaste a pourtant envoyé son scénario au bureau de la censure, dans l'espoir de filmer son pays de naissance, après deux longs-métrages qui se déroulaient à l'étranger. "Ils ne m’ont jamais dit oui et jamais dit non", a-t-il raconté à TF1info sur la Croisette.

"Le dernier message que j’ai eu, c’est "viens boire le thé avec nous !". Et vous savez quoi ? Fuck you ! Je voulais le faire exactement à ma manière. Pourtant j'ai proposé un compromis au départ. J’ai dit : "Je n’aime pas votre censure, mais je voudrais tourner dans mon pays, proprement, sans le faire dans votre dos". Parce que ça légitimait la censure, d’une certaine façon."

Une actrice condamnée à l'exil

AFP

Il faut dire que Les Nuits de Mashhad contient plusieurs scènes de sexe explicites et des féminicides ultra-violents comme on n’en voit jamais dans un film qui reçoit le feu vert des autorités. "Mais même filmer la vie quotidienne ordinaire d’une femme est un problème en Iran", nous faisait remarquer Ali Abbasi. "Dans tous les films iraniens, les femmes se couchent avec leur foulard ! Elles ne touchent jamais personne, elles ne serrent jamais la main."

Si l’écho fait à ce thriller qu’on pourra découvrir en France le 13 juillet prochain dérange, c’est peut-être aussi parce qu’il met en lumière l’incroyable histoire de sa vedette. Il y a 14 ans, Zahar Amir Ebrahimi a été contrainte de fuir l’Iran, alors qu’elle était la star d’une série télé très populaire, suite au vol d’une vidéo intime qui a rapidement fait le tour du pays.

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"Mon petit copain a été en prison pendant deux ou trois semaines, parce qu’on pensait que c’est lui qui avait diffusé la vidéo. Mais il n’a eu aucun procès", nous a raconté la jeune femme à Cannes. "Le mec qui l’a volé ? On l’a trouvé, mais il n’a eu aucun problème. Il a continué sa carrière, il est devenu un grand comédien de théâtre. En fait, tout était pour moi : peu importe si c’était moi sur la vidéo, peu importe comment elle a circulé. Le gouvernement a enquêté sur moi, sur les hommes avec qui j’ai travaillé, les hommes que j’ai embrassés, avec qui j’ai fait la fête."

Avant même l'ouverture du procès, ses avocats lui ont annoncé qu’elle allait être condamnée à 100 coups de fouet et une interdiction de 10 ans de travail pour ces "relations interdites". Refusant ce châtiment "humiliant", Zahar Amir Ebrahimi a  décidé de quitter l'Iran, laissant derrière famille et amis pour s’installer à Paris. Elle ne rentrera sans doute jamais au pays puisque pour le second volet du dossier judiciaire, lié à la vidéo elle-même, elle risque la peine de mort.


Jérôme VERMELIN

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