Le cinéaste français a frappé un grand coup avec "Emilia Perez", présenté en compétition ce samedi au Festival de Cannes.
L'histoire d'un chef de cartel mexicain qui demande à une avocate de l'aider à devenir la femme emprisonnée en lui.
Très applaudie en projection de presse et en séance officielle, cette comédie musicale épatante est une Palme d'or en puissance.

Promis, on va éviter d’empiler les superlatifs. Pour faire simple, Emilia Perez est une merveille. Et alors que le 77ᵉ Festival de Cannes n’a pas encore achevé sa première semaine, on tient déjà le grand favori pour la Palme d’or. Tous les films qui vont arriver d’ici au 25 mai seront jugés à l’aune de cette comédie musicale à la fois terriblement audacieuse et totalement populaire. Et il en faudra du courage - et surtout beaucoup de talent – pour priver Jacques Audiard d’un deuxième sacre après celui de Dheepan en 2015. 

Emilia Perez, c’est d’abord l’histoire de Rita (Zoe Saldana), une avocate qui paie ses factures en défendant les pires pourritures de Mexico. Alors qu’elle vient d’obtenir l’acquittement d’un riche client, elle reçoit un coup de fil qui va changer sa vie. En dix minutes à peine, Audiard a déjà orchestré trois séquences de comédie musicale qui donnent la chair de poule et mettent les larmes aux yeux. Des chorégraphies à la fois brutes et virtuoses et les mélodies de la chanteuse Camille qui mélangent sonorités pop et traditionnelles comme si Rosalía avait réécrit le livret de West Side Story. Au fait, tout le film est en langue espagnole et de la part d’un cinéaste français, c’est quand même plutôt gonflé.

Jacques Audiard (au centre) avec ses comédiennes Selena Gomez et Karla Sofia Gascon au premier plan.
Jacques Audiard (au centre) avec ses comédiennes Selena Gomez et Karla Sofia Gascon au premier plan. - AFP

Et cette voix au bout du fil, alors ? C’est celle de Juan Del Monte (lKarla Sofia Gascon), le chef du cartel de Manitas qui dévoile son inquiétant visage à Rita à l’arrière d’une grosse berline. Sans détour, il lui fait cette proposition inattendue : l’aider à devenir la femme qu’il a toujours été. L’avocate croît d’abord à une blague. Mais lorsque son interlocuteur lui dévoile hors champ les premiers effets de sa prise d'hormones, elle comprend vite qu'elle n'est pas dans une caméra cachée.

Ce que Rita ne sait pas encore, c’est que Juan a une femme, Jessica (Selena Gomez), et deux bambins qu’elle va envoyer en Suisse pour leur sécurité avant de leur faire croire que leur mari et père a été victime d’un règlement de comptes. Cinq ans plus tard, l'avocate a pris du galon et dîne dans un restaurant chic à Londres. À ses côtés par le plus grand des hasards, une pétillante compatriote qui se fait appeler… Emilia Perez. Et qui va lui faire une nouvelle proposition.

Zoe Saldana dans le rôle de sa vie

Après s’être fait un nom grâce au film noir – Sur mes lèvres, De battre mon cœur s’est arrêté et l’immense Un Prophète, Grand Prix du jury à Cannes en 2009 – Jacques Audiard a élargi sa palette avec des drames sociaux comme De rouille et d’os et Deehpan, et même un western avec Les Frères Sisters. Rentré bredouille de la Croisette il y a trois ans, Les Olympiades était son film le plus anecdotique, des amourettes tournées en noir et blanc dans le quartier parisien du même qui nous avaient laissé sur notre faim malgré le charme de ses jeunes interprètes.

Tourné dans le plus grand secret dans un studio en région parisienne, Emilia Perez est l’exact opposé de son opus précédent. C’est dans la forme son film le plus ambitieux, le plus coloré, le plus fou. Sa caméra a la fièvre et se promène entre les personnages au gré de leurs émotions rebelles. C'est bien sûr le fruit d'un minutieux travail de composition qui laisse régulièrement bouche bée. Sur les parties musicales, par exemple, les voix parlées et chantées se répondent, se chevauchent et se mélangent dans une symphonie glorieuse qui raconte la vie intérieure des personnages.

Et que dire de ses héroïnes. Star des Gardiens de la Galaxie et de la saga Avatar, Zoe Saldana livre la performance de sa vie dans le rôle de Rita, working girl solitaire au service d’une patronne avec laquelle elle noue une relation complexe. Dissimulée sous une tonne de maquillage au début du film, la comédienne espagnole transgenre Karla Sofia Gascon compose elle une Emilia qui évoque les belles héroïnes tragiques de Pedro Almodóvar. Enfin, avec ses moues boudeuses et sa folle sensualité, Selena Gomez confirme qu’elle est bien plus qu’une pop star pour ados.

Le plus épatant au bout du compte, c’est que Jacques Audiard signe à la fois un film militant, sans en faire des tonnes, et un pur divertissement sans tomber dans la facilité. Emilia Perez a tout pour devenir une référence pour la communauté trans grâce à la représentation inédite qu’il lui donne dans un film de cette ampleur. Mais aussi un grand succès populaire qui réunira plusieurs générations de spectateurs grâce à sa folle générosité. Rendez-vous donc au palmarès samedi prochain.

>> Emilia Perez de Jacques Audiard. Avec Zoe Saldana, Karla Sofía Gascón, Selena Gomez. 2h10. En salles le 25 août.


Jérôme VERMELIN à Cannes

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