Au dernier jour de la compétition, la Croisette a découvert "Les Graines du Figuier Sauvage" de Mohammad Rasoulof.
Le cinéaste qui vient de fuir l’Iran dresse le portrait d’un procureur confronté à la révolte des femmes dans sa sphère familiale.
Un thriller psychologique intense et engagé qui pourrait bien coiffer tous ses rivaux dans la course à la Palme d’or.

Si Les Graines du Figuier Sauvage de Mohammad Rasoulov remporte la Palme d’or samedi soir, la presse mondiale titrera sur la portée politique de la récompense. Dans la foulée, le régime de Téhéran reprochera sans doute au Festival de Cannes d’avoir distingué l’œuvre d’un artiste condamné début mai à cinq ans de prison, des coups de fouet et la privation de ses biens pour "collusion contre la sécurité nationale". Et qui a depuis choisi l’exil, fuyant son pays par les montagnes avant d’arriver cette semaine sur la Croisette. Le scénario est peut-être écrit d’avance. Il n’empêche : c’est d’abord un grand film qui a été dévoilé ce vendredi, au soir de la compétition cannoise.

Dans ce drame qui se déroule en septembre 2022, les manifestations se multiplient dans les rues de Téhéran et à travers les grandes villes du pays. Tout juste promu juge d’instruction au tribunal révolutionnaire, Iman (Misagh Zare) appréhende l’ampleur de ses nouvelles fonctions. Sous le regard inquiet de son épouse Najmeh (Sohella Golestani), leurs deux filles Rezvan (Mahsa Rostami) et Sana (Setareh Maleki) s’interrogent sur la mort de l’étudiante kurde iranienne Mahsa Amini. A-t-elle été victime des violences policières comme le soupçonne la rue ? Ou bien de sa santé fragile comme l’affirment leurs parents ? 

Les comédiens Missagh Zareh et Soheila Golestani dans "Les Graines du Figuier Sauvage".
Les comédiens Missagh Zareh et Soheila Golestani dans "Les Graines du Figuier Sauvage". - Pyramide

Dans le viseur du régime depuis de nombreuses années, Mohammad Rasoulof a tourné Les Graines du Figuier Sauvage dans la clandestinité. Si la première partie du film se déroule dans l’appartement familial pour l’essentiel, le monde extérieur s’y invite grâce à l’utilisation de vraies images des violences policières tournées au smartphone durant les émeutes de l’automne de 2022. Des atrocités que découvrent Rezvan et Sana à travers les réseaux sociaux sans savoir que leur père, bien discret sur la nature de son travail, est l’un de ces hommes qui a le pouvoir de vie ou de mort sur les manifestants…

Utiliser ces images d’actualité d’une violence insoutenable est un geste fort de la part de Mohammad Rasoulof. Mais si son film fera date, c’est parce qu’il est le premier à donner un visage au virage radical du pouvoir iranien à travers le personnage d’Iman. Un père de famille attentionné - et presque débonnaire au départ - qui va progressivement basculer dans la paranoïa lorsque son système de valeurs est ébranlé par la révolte des femmes de sa vie. S’il est en prise directe avec l’actualité, Les Graines du Figuier en offre un contrechamp intime comme seule la fiction le permet.

Ce vendredi après-midi, Mohammad Rasoulof a brandi sur les marches du Palais des Festivals un portrait des comédiens Missagh Zareh et Soheila Golestani, restés derrière lui en Iran avec la plupart des membres de l’équipe du film. La Palme d’or aurait sans doute des conséquences lourdes pour chacun d’entre eux, ce que la présidente Greta Gerwig et son jury ne pourront pas ignorer au moment d'établir leur palmarès. Mais elle est presque une évidence pour un long-métrage dont l’urgence n’a d’égal que la maestria.


Jérôme VERMELIN à Cannes

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