"La Zone d'intérêt" : une plongée stupéfiante dans la vie de famille du commandant d'Auschwitz

Publié le 19 mai 2023 à 23h05, mis à jour le 24 janvier 2024 à 14h46

Source : TF1 Info

Grand prix du jury au dernier Festival de Cannes, en lice pour 5 Oscars, le film du réalisateur britannique Jonathan Glazer sort le 31 janvier en France.
D’un réalisme glaçant, il embarque le spectateur dans la vie de famille de Rudolf Höss, le commandant en chef du camp d’Auschwitz.
Une expérience troublante pour le spectateur, au service d’un message universel sur le totalitarisme et l'antisémitisme.

Des œuvres immenses ont raconté l’horreur de la solution finale. Shoah de Claude Lanzmann, La liste de Schindler de Steven Spielberg, ou Le Fils de Saul de László Nemes pour n'en citer que quelques-uns. Mais de mémoire, jamais un cinéaste ne nous avait proposé de regarder de l’autre côté des barbelés. The Zone of Interest, titre du cinquième long-métrage du Britannique Jonathan Glazer, c’est l’expression qu’utilisaient les SS pour désigner le périmètre de 40 kilomètres carré qui entourait le camp d’Auschwitz. À l’écran, il se réduit aux murs de bétons qui séparent la machine de mort du jardin du commandant en chef Rudolf Höss (Christian Friedel).

Le film s’ouvre sur une séquence bucolique où l’on découvre ce bon père de famille en slip de bain au bord d’une rivière, une sortie champêtre avec son épouse Hedwig (Sandra Hüller, la star de Anatomie d'une chute) et leur progéniture insouciante. Le reste du temps, Monsieur travaille d’arrache-pied pour satisfaire les exigences du Führer pendant que Madame, aidée d’une poignée de domestiques qu'elle mène à la baguette, se consacre à l’éducation des bambins et à son jardin botanique. Aussi, le jour où la haute hiérarchie décide de muter Rüdolf, la crise conjugale couve…

Jonathan Glazer (au centre) et son équipe le 19 mai dernier sur les marches de Cannes.
Jonathan Glazer (au centre) et son équipe le 19 mai dernier sur les marches de Cannes. - AFP

Grand prix du jury du dernier Festival de Cannes, en lice pour 5 Oscars, cette œuvre audacieuse s’inspire du roman éponyme du Britannique Martin Amis, décédé l'an dernier. Fils d’immigrés juifs, Jonathan Glazer y a puisé la matière pour livrer un regard inédit sur la Seconde guerre mondiale sur grand écran. Une expérience d’autant plus unique qu’elle fonctionne à plusieurs niveaux. Il y a ce qu’on voit à l’image, ce quotidien décrit de manière quasi-documentaire. Et puis il y a tout ce qui se joue hors champ. Les cris, les pleurs, les exécutions sommaires qui ponctuent la bande-son et que notre imaginaire reconstitue comme il peut.

Si une épaisse fumée noire s’élève par-dessus les murs de la maison Hoss, on ne verra jamais rien des prisonniers, sinon quelques silhouettes haletantes, guidées par leurs bourreaux à travers les herbes hautes. Le rouge à lèvre que Hedwig retrouve dans la poche du manteau de fourrure d'une déportée. Les dents en or que collectionne l'un des enfants. Ou les ossements sur lesquels bute Rudolf lors d’une virée en kayak avec les enfants. De retour à la maison, ils seront récurés jusqu’au sang par leur mère, comme s’ils avaient été contaminés par un poison violent. Une séquence qui glace le sang.

The Zone of Interest a pour cadre l’Allemagne nazie. Le fonctionnement du camp d'Auschwitz y est décrit par un ingénieur comme s'il lisait le manuel de montage d'un meuble Ikea. Mais ce n’est pas un film de guerre pour autant. C’est un drame domestique, dont chacun des protagonistes semble avoir intégré la barbarie comme un élément du décor. Dans le dossier de presse du film, Jonathan Glazer explique avoir voulu filmer "le contraste entre quelqu’un qui se sert une tasse de café dans la cuisine tandis que quelqu’un d’autre est assassiné de l’autre côté du mur".

Résumer ce quelqu’un à un peuple, une génération ou un espace géographique serait un leurre. Car cette œuvre, radicale dans la forme, est aussi universelle qu’intemporelle dans son propos. Comment aurions-nous agi à leur place ? Sommes-nous à jamais à l'abri d'une telle folie ? Au-delà de l’antisémitisme, c’est la capacité d’adhésion de l’être humain à toutes les formes de totalitarisme que le cinéaste nous fait voir dans son expression la plus banale.

>> The Zone of Interest de Jonathan Glazer. Avec Sandra Hüller, Christian Friedel, Ralph Herforth. 1h46. En salles le 31 janvier


Jérôme VERMELIN

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