Frédéric Chau : ''J'ai voulu être plus blanc que blanc''

Judith Korber
Publié le 17 septembre 2015 à 15h30
Frédéric Chau : ''J'ai voulu être plus blanc que blanc''

INTERVIEW - Révélé par le Jamel Comedy Club, l'acteur, qui a cartonné avec ''Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ?'', vient de publier ''Je viens de si loin''. Dans cette autobiographie, il retrace l'histoire de ses parents qui ont fui l'arrivée des Khmers rouges au Cambodge et son parcours compliqué.

Comment est née cette envie de raconter votre histoire et celle de vos parents ?
A 24 ans, je me suis rendu compte que mes parents avaient échappé à un génocide. Moi, je souffrais d'une crise identitaire. Je voulais être plus blanc que blanc pour être accepté. J'avais effacé mon histoire et mes racines. Devant ma souffrance, ma compagne de l'époque m'a dit qu'il fallait que je fasse le chemin inverse. Alors, j'ai fait plusieurs analyses et ce livre a fait office de thérapie. Aujourd'hui, j'ai réalisé que c'était un avantage d'avoir une double culture.

Est-ce que cela a été douloureux de se replonger dans votre histoire familiale ?
Oui. Quand je posais des questions à mes parents, je voyais beaucoup de souffrance mais aussi beaucoup de pudeur. Mes parents sont très pudiques et introvertis. Mais ils se sont livrés et aujourd'hui les rapports que nous avons sont beaucoup plus forts. Ils ont cependant toujours refusé de venir avec moi au Cambodge.

Quel lien entretenez-vous avec le Cambodge aujourd'hui ?
J'essaye d'y aller tous les ans. Je pars en sac à dos et je loge chez l'habitant. A part mes billets d'avion, je ne planifie rien. Je me laisse porter par les rencontres.

Aujourd'hui, êtes-vous complètement réconcilié avec votre histoire ?
Oui. Je me suis documenté. J'ai été là-bas. J'ai pleuré. J'ai ouvert des brèches.

Est-ce que vous transmettrez cette culture à vos enfants ?
Absolument. Je ne referai pas la même erreur que j'ai pu vivre : être à l'écart de mon identité. Je m'efforcerai de lui montrer quelle est son histoire pour que cet enfant, qui sera forcément asiatique ou eurasien, ait du répondant. Face aux moqueries, comme 'chinetoque', moi, je n'avais pas les mots pour répondre, alors je frappais.

''Mon travail de steward à Air France a été une seconde naissance''

Avez-vous beaucoup souffert du racisme quand vous étiez enfant ?
Je ne pense pas que cela soit du racisme mais quand on est gamin, la différence est sujette à moquerie. Finalement, le racisme, qui se présente de façon beaucoup plus subtile, j'y ai été confronté à l'adolescence et à l'âge adulte et cela beaucoup plus mal. Il y aura toujours des groupuscules pour diviser et communiquer par la peur. C'est le propos de Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? : faisons connaissance de l'autre et vous verrez que tout se passe bien. On vit de la même façon, avec des particularités culturelles, mais nous partageons tous les mêmes valeurs.

Vos parents ont fui l'arrivée des Khmers rouges au Cambodge et ont été accueillis à bras ouverts en France. Que ressentez-vous aujourd'hui en voyant l'exode des populations syriennes ou irakiennes et l'accueil qui leur est réservé en Europe ?
Demain, si on vous proposait de quitter votre maison, votre environnement, votre culture pour aller dans un endroit totalement différent, où vous ne maîtrisez pas la langue et surtout où on ne veut pas de vous, qui dirait oui ? Ils n'ont pas le choix. En 1979, il y a eu un formidable élan d'accueil pour les réfugiés cambodgiens. Je serai éternellement reconnaissant envers la France. C'est un pays qui offre beaucoup d'opportunité d'ascension sociale via l'éducation.

En parlant d'éducation, vous avez laissé tomber vos études après le bac. Des regrets ?
Non puisque mon travail de steward à Air France a été une seconde naissance. J'ai découvert le monde, d'autres cultures, d'autres milieux sociaux. A 20 ans, j'ai enfin découvert que la personne qui gagnait le plus d'argent en France n'était pas le président de la République !

Après des cours de théâtre, vous avez intégré le Jamel Comdey Club. Vous faites rire sur scène en reprenant des clichés sur les Chinois. Mais en coulisses, vous n'êtes pas bien...
C'était difficile. Je voyais beaucoup de gens de ma communauté venir me féliciter, me dire que je les représentais alors que je m'étais éloigné d'eux. Je n'étais pas en phase.

C'est pour ça que vous avez voulu tourner la page du stand-up ?
Oui. Ça m'a permis d'exister car à l'époque au niveau des castings, il n'y avait rien pour moi. Rencontrer Jamel a été un super tremplin mais ce n'était pas pour moi.

Il y a ensuite eu la folie Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu?. Cela vous a rassuré sur votre carrière ?
C'était vraiment dingue. On n'aurait jamais pu espérer un tel succès. C'est un métier dans lequel on peut très vite perdre les pédales. C'est pour ça que je passe beaucoup de temps avec mes proches. Ça m'oxygène et me permet de garder les pieds sur terre. Je fais aussi de la méditation. Mais ça serait vraiment prétentieux de dire que ma carrière est assurée. Je travaille très dur sur mes projets personnels.

Quels sont-ils ?
Il y a mon film, Made in China. C'est une comédie sociale qui met en lumière la communauté chinoise à Paris, loin des clichés. C'est une déclaration d'amour pour ma communauté. J'ai rendu une dernière version dialoguée à mon producteur. Je suis sur un petit nuage. Le tournage devrait commencer en avril. Il sera réalisé par Julien Abraham. Mais avant, je pars trois mois en Chine pour un film d'action franco-chinois.

Et une éventuelle suite à Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ?
On a tous la volonté de faire une suite mais c'est très périlleux. Il ne faudrait pas le faire pour de mauvaises raisons. Et puis réussir à accorder nos 12 agendas est très compliqué.

''Je viens de si loin'', de Frédéric Chau, éditions Philippe Rey, 222 pages.

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