Un fils du Sud, au cinéma le 16 mars

Bob Zellner, le vrai héros du film "Un fils du Sud" : "Rencontrer Rosa Parks a changé ma vie"

Propos recueillis par Delphine DE FREITAS
Publié le 11 mars 2022 à 9h00
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

Petit-fils d'un membre actif du Ku Klux Klan dans l'Alabama, il a pris son destin en main en rejoignant le mouvement des droits civiques dans l'Amérique ségréguée de 1961.
Son étonnant parcours fait aujourd'hui l'objet d'un film réalisé par Barry Alexander Brown, collaborateur de longue date de Spike Lee.
Depuis le Sud des États-Unis où il réside avec sa femme Pamela, Bob Zellner a répondu à notre appel sur Zoom et nous a ouvert ses souvenirs avec une grande générosité.

Il milite depuis plus de six décennies avec la même énergie. La veille de notre rencontre virtuelle, Bob Zellner commémorait le Bloody Sunday de Selma en présence de la vice-présidente des États-Unis Kamala Harris. Un évènement majeur dans la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, dont il est devenu l'un des activistes les plus célèbres. Sans que personne ne puisse le prévoir. 

Né en 1939 dans l'Alabama, cet étudiant blond comme les blés grandit au sein d'une famille religieuse et conservatrice. Son grand-père est membre actif du Ku Klux Klan, lui va se mobiliser contre le racisme. Une dissertation sur les relations interraciales l'amène à rencontrer Rosa Parks, qui six ans plus tôt a refusé de céder sa place à un homme blanc dans un bus.

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Mis à la porte de l'université, Bob Zellner rejoint le SNCC -  Comité de coordination non-violent des étudiants - dont il deviendra le premier secrétaire blanc. Une trajectoire peu commune qu’il a racontée dans un livre, The Wrong Side of Murder Creek. Publié en 2008, l'ouvrage a servi de support à Barry Alexander Brown pour l’écriture du film Un fils du Sud. Accompagné de son épouse Pamela avec qui il travaille désormais pour éveiller les consciences, le vrai héros de ce biopic engagé nous a répondu avec une franchise détonante.

Le racisme et la haine faisaient partie intégrante de notre monde dans le Sud

Bob Zellner

Comment avez-vous réagi en apprenant que votre vie allait être racontée dans un film ? Étiez-vous choqué, surpris, heureux ?

Tout ça à la fois. Mais j’avais le sentiment de ne pas en être digne parce que je n'étais pas aussi important ou héroïque que beaucoup d'autres personnes dans mon histoire. J’étais très reconnaissant que Barry Alexander Brown et Spike Lee décident de produire Un fils du Sud parce que nous avions besoin de toucher la jeune génération. C'est un bon film mais il marche bien mieux en dehors des États-Unis qu'ici. Merci à tous ceux qui iront le voir en France. 

Pourquoi dites-vous que ce film trouve beaucoup plus d’écho en dehors des États-Unis ?

Certains dans notre pays essaient d'interdire les discussions sur le racisme et l'antisémitisme. Ma femme Pamela et moi travaillons avec des jeunes pour leur enseigner notre histoire raciste et génocidaire afin de renforcer notre démocratie, et même de la sauver. Hier encore (dimanche 6 mars 2022, ndlr), nous étions à Selma, dans Alabama, pour célébrer la marche sur le pont Edmund Pettus en présence de la vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris. Notre mouvement pour les droits civiques permet d'avoir une femme de couleur à ce poste. Et elle pourrait être la première femme présidente des États-Unis. Nous sommes donc en train de faire des pas de géant en avant, alors qu’environ un tiers de notre population essaie de faire de même en arrière.  

À quoi ressemblait votre vie avant d’écrire cette dissertation à l’université qui a tout changé pour vous ?

Avant d'avoir de bons ennuis, comme dirait John Lewis ? (Il rit) Je menais une vie normale dans le Sud des États-Unis, où le racisme et la haine faisaient partie intégrante de notre monde. Il était strictement divisé, selon des lignes de race et des lignes de classe. C’était parfaitement accepté, on était même encouragé à blesser ceux qui étaient "en-dessous" de nous et à toujours soutenir ceux qui étaient "au-dessus". Plus jeune, je pensais que le Sud était le seul endroit du pays où le racisme était pratiqué. Et quand j'ai intégré le SNCC et que nous nous sommes impliqués dans des activités nationales, j’ai découvert que le racisme était aussi américain que la tarte aux pommes, comme on dit chez nous.  

"Un fils du Sud" : la bande-annonceSource : Sujet TF1 Info
JT Perso

Diriez-vous que votre rencontre avec Rosa Parks a changé votre manière de percevoir le monde ?

Rencontrer Rosa Parks a sans aucun doute changé ma vie. J'ai eu énormément de chance de la rencontrer elle et le Dr Martin Luther King Jr alors que j’étais un jeune étudiant. Ils ont tous deux eu la gentillesse de prendre beaucoup de temps avec nous. Grâce à eux, nous avons fait la connaissance de John Lewis et d'autres étudiants de couleur qui organisaient des sit-in et les Freedom Rides (des manifestations non-violentes en bus pour défier les lois ségrégationnistes toujours en place dans certains États qui empêchaient Blancs et Noirs de voyager ensemble, ndlr). Ils m'ont fait découvrir très tôt le mouvement des droits civiques. 

N'avez-vous pas eu peur de la réaction de votre famille ?

J'ai été très chanceux et reconnaissant que mes proches me soutiennent parce que mon père, mon grand-père, mes oncles et la plupart des membres de la famille étaient dans le Ku Klux Klan. Mon père avait déjà rompu avec le KKK et renoncé à son passé terroriste de chrétien fondamentaliste. J'ai quatre frères et ils m'ont tous soutenu. J'ai donc eu le soutien de ma famille immédiate, ce que beaucoup d'autres n’ont pas eu. Ça m'a permis de faire beaucoup plus de choses au début du mouvement que la plupart des gens.

Sharonne Lannier et Lucas Till incarnent Rosa Parks et Bob Zellner dans le biopic de ce dernier, "Un fils du Sud". - Star Invest

Avez-vous craint celle de la communauté noire ?

Oui, j'ai eu peur et j'ai été ravi de constater qu'ils étaient très ouverts. Ils étaient logiquement très méfiants au départ parce que j'étais originaire de l'Alabama,  un État profondément raciste. La police et le gouvernement menaient des missions d’infiltration dans les organisations de défense des droits civiques. Elles étaient très inquètes d'être infiltrées par l'ennemi. Et j'étais le visage de l'ennemi. 

Vous avez commémoré l’an dernier le 60e anniversaire des Freedom Rides à Montgomery. C’est l’une des scènes les plus effrayantes du film car les manifestants sont violemment attaqués. Quels souvenirs avez-vous de cette journée ?

Rosa Parks nous l’avait prédit. Elle nous avait dit à moi et d’autres étudiants blancs qu'un jour, quelque chose allait se passer juste devant nous et que nous allions devoir prendre une décision. C'est le jour où j'ai dû choisir mon camp parce que j'ai vu mes compatriotes blancs du Sud essayer d'assassiner des gens dans la rue, empiler des livres au milieu de la rue et des valises cassées, les brûler en dansant comme les fascistes quand ils ont brûlé les livres en Europe. Ça a été un moment très fort. 

Si vous êtes une personne blanche dans le Sud, vous savez que vous avez la responsabilité de lutter contre le racisme

Bob Zellner

Le film se clôt sur les évènements de McComb, dans le Missippippi, où vous êtes violemment agressé. Dans une interview donnée en 2014, vous disiez : "J’ai failli être tué lors de ma première marche et après ça, je n’ai plus eu peur de rien ". Diriez-vous que vous avez construit votre force en aspirant la haine des autres ?

Oh oui… John Lewis racontait qu’il était libre depuis qu'il avait été battu dans un restaurant. Nous ne voulions pas mourir ni être des martyrs. Mais nous savions qu’en allant jusque dans le Mississippi pour inscrire les Afro-Américains sur les listes électorales, nous risquions d’être tués. Ça vous libère de la peur. Je me souviens quand ils m’ont dit : "Nous allons te pendre avec cette corde, à cette lampe"… J’ai cru que j’allais mourir mais je n’avais pas peur.

Que signifie être un fils du Sud aujourd’hui ?

Si vous êtes une personne blanche dans le Sud, vous savez que vous avez la responsabilité de lutter contre le racisme. La véritable histoire de la lutte des Noirs est cachée dans notre système éducatif. Nous avons donc un travail à faire. Barry et Spike y contribuent. Je pense que lorsque les gens ne connaissent pas grand-chose au mouvement des droits civiques et qu'ils voient Un fils du Sud, ils commencent à lire beaucoup sur le sujet. Ils rencontrent Bob Moses, Jim Forman et des personnages inconnus qui ont marqué notre histoire. Ce sont des héros méconnus et des fantassins du mouvement que nous essayons de mettre en avant. 

Star Invest Films France

Le film est dédié à votre ami et mentor John Lewis, mort en 2020. Comment cet homme a-t-il contribué à définir celui que vous êtes aujourd’hui ?

Nous venions tous les deux de la même partie de l'État de l'Alabama. Mon père était pasteur méthodiste. Ma mère était institutrice. Mais chaque été, nous aidions mon oncle Harvey dans sa ferme à cueillir le coton. Comme avait pu le faire John Lewis. Son nom était John Robert Lewis. Je m'appelle John Robert Zellner. Il a eu sur moi la même influence qu'il avait sur la plupart des gens. Il était incroyablement courageux, il n'a jamais évité une situation dangereuse juste pour sauver sa propre vie. Il était notre chef spirituel et aussi notre leader organisationnel. J'ai été très fier de le voir entrer au Congrès. Il n'a jamais été tenté par la corruption dans laquelle la plupart des politiciens s'engagent, surtout s'ils viennent d'un milieu pauvre. Il a toujours pensé à rendre le monde meilleur pour tout le monde.  

Pensez-vous que le jeune Bob que vous étiez aurait rejoint le mouvement Black Lives Matter ?

Oh oui, sans aucun doute. Le mouvement Black Lives Matter est l'incarnation actuelle de l'esprit du SNCC. Alors que nous marchions hier à Selma avec des milliers de personnes, il y avait d'énormes délégations Black Lives Matter. Les gens chantaient tous, scandaient des slogans. Ils avaient des pancartes, ses banderoles. C'est notre armée, une armée non-violente. Je pense que nous gagnons et que nous allons gagner.  

Qu’espérez-vous que les Français apprennent du film et de votre histoire ?

J’espère qu'ils apprendront que vous pouvez prendre des risques extraordinaires au nom de la liberté et de la libération. Et que vous pouvez survivre. 

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Propos recueillis par Delphine DE FREITAS

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