Interview

"Le pouvoir a-t-il un sexe ?" : la romancière Diane Ducret mène l'enquête sur Histoire TV

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 18 avril 2022 à 20h44
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

La romancière franco-belge Diane Ducret présente "Le pouvoir a-t-il un sexe ?" sur Histoire TV.
Une série documentaire qui s’interroge notamment sur la place des femmes dans la vie politique.
Avant la diffusion des deux premiers numéros, ce mercredi, elle a répondu aux questions de TF1info.

Son dernier roman s’intitulait La Dictatrice, un récit d’anticipation qui imaginait l’ascension d’une jeune Française sur les ruines d’une Union européenne désintégrée par les crises. L’essayiste et écrivain Diane Ducret prolonge ses travaux avec Le pouvoir a-t-il un sexe ?, une série documentaire dont les deux premiers épisodes sont diffusés ce mercredi 20 avril à partir de 20h50 sur Histoire TV. À travers images d’archives et entretiens avec des personnalités comme Elisabeth Badinter, elle offre un éclairage d’autant plus passionnant et instructif, à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle. TF1info est allé à sa rencontre alors qu'elle publie dans le même temps Le Maître de l'Océan (Flammarion), un conte philosophique bien utile dans la période actuelle.

Le pouvoir a-t-il un sexe, c’est la question qui parcourt tous vos livres, non ?

C’est un sujet qui m’obsède depuis des années, oui, depuis mon premier essai, Femmes de dictateurs, ou encore La chair interdite, où j’examinais la manière dont le sexe des femmes avait été envisagé, depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, par les artistes, les auteurs, les philosophes, les médecins, les religieux et bien sûr les politiques. Ça m’a d’abord donné un éclairage sur ce motif inconscient qui guide l’Histoire. Et qui guide la politique. On s’imagine que la politique est quelque chose de totalement rationnel, de raisonnable. Et notamment en période électorale, comme en ce moment. Mais vote-t-on véritablement pour un programme ? J’avais aussi envie de savoir si nous allions dans le bon sens du point de vue du pouvoir donné aux femmes. Est-ce que les femmes au pouvoir sont réellement plus justes, plus égalitaires et moins violentes ? La réalité, c’est que ça ne va pas forcément de soi…

Est-ce qu’une femme qui compte arriver à la mandature suprême doit jouer de sa féminité ou bien montrer qu’elle a des gros bras ?

Diane Ducret

Une femme politique est-elle un homme politique comme les autres ? 

C’est toute la question ! Une femme politique, c’est un être de pouvoir. Bien souvent, on s’imagine que les femmes vont avoir une manière de gouverner très différente. Mais rien n’est moins vrai. L’expérience montre qu’elles ont tendance à gouverner plutôt de la même manière que les hommes, surtout pour la génération arrivée au pouvoir dans les années 1980-1990, jusqu’aux années 2000. À l’inverse, à l’Antiquité, être une femme de pouvoir était quelque chose d’extrêmement positif. Les femmes pharaons, notamment, gouvernaient avec l’image de la déesse en projetant le désir et la féminité. C’était aussi le cas d’Elizabeth Ier d’Angleterre. 

Et pas en France ?

Non. Chez nous, à cause de la loi salique qui interdisait aux femmes de prendre le pouvoir, les femmes vont se masculiniser, ou du moins, renoncer à exprimer leur féminité pour arriver au pouvoir. Dans un cadre présidentiel, c’est intéressant : est-ce qu’une femme qui compte arriver à la mandature suprême doit jouer de sa féminité ou bien se durcir, montrer qu’elle a des gros bras ? Ni l’un, ni l’autre. Chez nous, les femmes qui se virilisent mettent en avant des arguments autoritaires, sont plutôt mal perçues par les deux sexes. À l'inverse, les femmes qui mettent trop en avant leur séduction ne sont pas perçues comme source de fiabilité et de compétence. Ce qui marche très bien, en revanche, ce sont les femmes qui mettent en avant leur figure maternelle et maternante, comme le faisait Marie de Roumanie, au début du siècle dernier.

Ce dilemme entre séduction et crédibilité touche moins les hommes...

C’est une injustice de la nature, oui. L’homme va jouer de sa virilité pour marquer des points, pour convaincre. Il n’y a qu’à voir ces images de Mussolini torse nu sur la plage… Vladimir Poutine, également, qui se met en scène, lui aussi torse nu, dans une rivière, à cheval, partout. Et ça ne va pas séduire que les femmes, paradoxalement. Les hommes, eux aussi, par association, s’en font une image plus rassurante, plus posée. Une femme qui ferait la même chose, ça ne fonctionnerait pas du tout, ni sur les hommes, ni sur les hommes.

On pourrait penser que les femmes votent plus facilement pour une femme. (...) Eh bien non !

Diane Ducret

Les femmes politiques ne doivent-elles pas, également, plus souvent justifier de leur crédibilité sur les dossiers ? 

C’est un constat. Il y a un véritable procès en compétence qui est fait aux femmes qui prétendent à la fonction politique, peu importe le niveau, d’ailleurs. Elles doivent prouver qu’elles ont de la compétence, de l’expérience. Qu’elles ont de la poigne. Ce qui va donner à certaines l’envie de se durcir, de taper du poing. De montrer qu’elles sont plus autoritaires que les autoritaristes. C’est un écueil avec la campagne de Valérie Pécresse, qui est allée chercher très à droite certains arguments en voulant faire montre d’autorité. C’est à ce moment-là que les électeurs ont commencé à déserter un peu sont parti. À l'inverse, Marine Le Pen, qui est coutumière de cette doctrine très droitière, rigide, autoritariste, a compris cet événement puisqu’elle a donné une image beaucoup plus maternante tout au long de sa campagne. À plusieurs reprises, elle a parlé de sujets plus féminins en mentionnant par exemple fait qu’elle était une mère célibataire. Elle a fait montre de plus de rondeur et elle a progressé dans les sondages, notamment auprès de l’électorat féminin, qui est maintenant majoritaire dans le corps électoral.

Mais ça ne veut pas dire que cet électoral féminin veut nécessairement élire une femme ? 

On pourrait penser que les femmes votent plus facilement pour une femme, puisque la plupart d’entre nous souhaitent l’égalité. Eh bien non ! Et c’est l’un des enseignements de la série. Ce qui a manqué à Ségolène Royal, par exemple, c’est le vote féminin. Les jeunes femmes ont voté pour elle, et les femmes plus âgées, plus éduquées aussi, ont refusé. C’est quelque chose qui a manqué à toutes les femmes candidates jusqu’ici. Les femmes des classes populaires acceptaient de voter pour Marine Le Pen, mais les femmes dans leur immense majorité refusaient de voter pour l’extrême-droite. On voit aujourd’hui, lorsqu’on observe les courbes, que les femmes ont passé ce cap. Et que de manière générale, elles sont plus facilement prêtes à voter pour les extrêmes.

Un nouveau roman empreint de taoïsme

Dans La Dictatrice, une femme prenait le pouvoir dans une Europe minée par les pénuries énergétiques et alimentaires. Avez-vous un don de voyance ? Ou bien la crise déclenchée par la guerre en Ukraine était-elle prévisible ? 

C’est un livre qui est sorti il y a deux ans, et que j’ai commencé à écrire il y a plus de quatre ans. C’est vrai que j’y imaginais l’arrivée d’une femme au pouvoir, en France et Europe, dans un contexte de tension autour de l’énergie, et notamment du gazoduc Nord Stream 2. J’imaginais que celui que j’appelais "le maître de l’Est", Poutine en réalité, modifiait la constitution pour rester au pouvoir et déclenchait une guerre en Europe, avec la menace de missiles type Satan II, qui sont ces missiles hypersoniques qui ont commencé à être utilisés en Ukraine. C’est déroutant. Mais c’est ce que j’imaginais parce que tous les signaux étaient là. J’anticipais aussi le Brexit et l’effondrement de l’économie européenne. Et ce qui me fait très peur, c’est qu’on arrive à l’extrémité que je décris dans le livre, c’est-à-dire la destruction de l’Union européenne. 

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Votre dernier roman, Le Maître de l’Océan, empreint de taoïsme, est-il une manière d’échapper à ce chaos ? 

Ce livre, je l’ai conçu comme une sorte de conte philosophique puisqu’on suit le voyage depuis les Monts Wudang d’un jeune orphelin destiné à devenir moine taoïste, mais qui ne le veut pas. Parce que ça l’emmerde. Méditer, lire des textes, renoncer au monde, ce n’est pas du tout pour lui. Il demande alors à son maître de pouvoir embarquer à bord d’un navire qui va l’emmener jusqu’au Mont Saint-Michel, en France. Sur cet océan tantôt en colère, tantôt paisible, il va affronter toutes les émotions humaines et accéder au statut d’homme. Surtout ce que j’ai voulu transmettre, c’est ce que j’appelle la philosophie de la vague. Notre premier réflexe, face à une vague, c’est de battre en retraite au risque d’être brisé. Alors que ce qu’il faut faire, c’est l’affronter, la regarder en face, plonger à travers elle, car de l’autre côté, la mer est toujours calme. Par métaphore, on peut en tirer une vraie philosophie face aux obstacles de la vie. 

>> À voir : "Le pouvoir a-t-il un sexe ?" , deux épisodes ce mercredi à 20H50 sur Histoire TV

>> À lire : Le Maître de l'Océan (Flammarion) 240 pages. 18 euros


Propos recueillis par Jérôme Vermelin

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