Oscar du meilleur film international : anatomie d’un "accident industriel" à la française

Publié le 23 janvier 2024 à 17h26

Source : TF1 Info

Candidat de la France à l'Oscar du meilleur film international, "La Passion de Dodin Bouffant" n'a pas été retenu par les votants de l'Académie des Oscars.
Un choix d'autant plus rageant que la Palme d'or "Anatomie d'une chute" sera en lice dans cinq autres catégories.
Avant même l'annonce des nominations, l'un des membres du comité français de sélection reconnaissait une erreur historique.

C’est un fiasco qui risque de laisser des traces. Pendant que Anatomie d’une chute de Justine Triet décrochait, ce mardi 23 janvier, cinq nominations majeures en vue de la 96ème cérémonie des Oscars, le candidat de la France à l’Oscar du meilleur film international est resté à quai. Choix contesté d’une commission de professionnels réunie à l’automne dernier sous l’égide du CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée), La Passion de Dodin Bouffant de Trân Anh Hùng ne figure pas dans la liste finale des nommés.

Quelques heures avant l’annonce des nominations, ce mardi à Beverly Hills, l’un des sept membres de cette commission était sorti du silence pour confier son désarroi. "C'est absolument évident qu'on n'a pas envoyé le bon film aux Oscars", avait confié à l'AFP Charles Gillibert, producteur de nombreux films de Xavier Dolan et d'Olivier Assayas, lui-même membre de la commission cette année.

Assimilant cette décision collective à un "accident industriel", Charles Gillibert plaidait déjà pour une réforme afin "d’élargir le nombre de votants". Le verdict de l’Académie des Oscars va forcément dans son sens. En attendant une éventuelle réforme de cette commission, on se demande comment les sept professionnels éclairés à l'origine de ce choix ont pu ignorer tous les signaux qui leur étaient envoyés.

Depuis Cannes, tout plaidait pour la Palme

Dès son avant-première mondiale sur la Croisette, Anatomie d’une chute a en effet été plébiscité par la presse internationale, et américaine en particulier. Avant même que Justine Triet ne remporte la Palme d’or le 27 mai, le distributeur Neon avait d'ailleurs décidé d’en acheter les droits pour les États-Unis. Une société qui s'y connaît un peu puisqu’on lui doit le triomphe aux Oscars en 2020 de Parasite de Bong Joon-ho.

À sa sortie en salles le 23 août, Anatomie d’une chute réalise le meilleur démarrage d’une Palme d’or depuis dix ans, dépassant toutes les attentes. Et on se dit alors que pour la première fois depuis très longtemps, le cinéma français a trouvé la formule magique entre cinéma d’auteur et succès populaire pour conquérir Hollywood. Mais le 21 septembre, c’est la douche froide pour l’équipe du film.

Si la France voulait gagner la Coupe du monde, est-ce qu’elle laisserait Mbappé sur le banc de touche ?
Le producteur de "Anatomie d'une chute" David Thion

À la surprise générale, c’est La Passion de Dodin Bouffant qui est envoyé représenter les chances tricolores à l’Oscar du meilleur film international par la commission placée sous l’égide du CNC. Certes, le film de Trần Anh Hùng a remporté le prix de la mise en scène sur la Croisette. Mais pas encore sorti en salles, il n’a clairement pas l’aura de la Palme d’or. Hormis Anatomie d'une chute, les autres candidats étaient Goutte d’or de Clément Cogitore, Le Règne animal de Thomas Cailley et Sur les chemins noirs de Denis Imbert.

 "Le film, qui avait de manière objective le plus d’atouts dans sa manche pour remporter l’Oscar du meilleur film international, c’est sans conteste celui de Justine Triet", avait alors réagi auprès de TF1info son co-producteur David Thion, citant les bonnes critiques, les pronostics des bookmakers ou encore les retours enthousiastes du public. "Pour filer la métaphore footballistique, je poserais la question suivante : si la France voulait gagner la Coupe du monde, est-ce qu’elle laisserait Mbappé sur le banc de touche ?".

Une nouvelle réforme en vue ?

À l’époque, des voix s’élèvent sur les réseaux sociaux pour dénoncer une sanction politique suite aux discours de Justine Triet contre la réforme des retraites sur la Croisette. Une hypothèse fermement contestée par le CNC, qui nous rappelait que si le ministre de la Culture nomme les sept membres de la commission, renouvelés chaque année, il n’intervient ni dans le choix des films qui leur sont soumis, ni dans leurs délibérations, auxquelles il n’assiste pas.

Que s’est-il alors passé ? Chargés d’auditionner les producteurs des films candidats, les exportatrices Sabine Chemaly et Tanja Meissner, les producteurs Charles Gillibert et Patrick Wachsberger, les réalisateurs Olivier Assayas et Mounia Meddour et le compositeur Alexandre Desplat ont estimé, à la majorité, que La Passion de Dodin Bouffant était le meilleur candidat. Et ils se sont trompés. Un constat renforcé par l'échec du film en salles, avec moins de 230.000 entrées depuis novembre. Puis par le Golden Globe du meilleur film international remporté par Justine Triet en janvier, entre autres récompenses internationales.

Si l'erreur du comité de sélection est rageante et même frustrante, c’est parce que la France court derrière l’Oscar du meilleur film depuis Indochine de Régis Wargnier avec Catherine Deneuve, en 1993. Et que les responsables institutionnels du cinéma français ont réformé à plusieurs reprises le mode de désignation de leurs candidats au fil des années, en vain. Un chantier de plus pour la nouvelle ministre de la Culture, Rachida Dati ?

Reste que la France a quand même de vraies chances de triompher à Hollywood le 10 mars prochain puisque Anatomie d’une chute est nommé dans cinq autres catégories, dont celles du meilleur film et de la meilleure réalisation. Si Christopher Nolan et son Oppenheimer partent favoris, les derniers pronostics donnent de solides chances à Justine Triet et Arthur Harari pour l’Oscar du meilleur scénario original. Un très joli lot de consolation.


Jérôme VERMELIN

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