Brendan Fraser a décroché dimanche l'Oscar du meilleur acteur pour sa performance exceptionnelle dans "The Whale".
À l'écran, il incarne un homme obèse qui décide de se laisser mourir à la suite d'un terrible chagrin.
Une belle revanche pour cette star des années 1990, éprouvée par une série d'échecs et de drame personnels.

Lui-même avait du mal à y croire. "C’est donc ce qu’on appelle le multivers ?", a lancé un Brendan Fraser fébrile après avoir reçu l’Oscar du meilleur acteur pour sa performance extraordinaire dans The Whale de Darren Aronofksy. Un clin d’œil à Everything Everywhere All At Once, le grand gagnant de la soirée dont les personnages font l’expérience de mille vies possibles. Mais aussi à la sienne, passée par tous les états, y compris les plus sombres, depuis ses débuts au cinéma il y a plus de trente ans.

Né à Indianapolis, Brendan James Fraser parcourt le monde enfant au rythme des voyages de son père, fonctionnaire du ministère du Tourisme canadien. Sa passion pour le métier d’acteur naît entre Londres, Moscou et Washington où il intègre une troupe de théâtre et joue les grands classiques. Au tournant des années 1990, il débarque à Hollywood et décroche le rôle d’un marin qui part faire la guerre au Vietnam dans Dogfight face au prometteur River Phoenix.

Un début de carrière sur les chapeaux de roue

Malgré une poignée de rôles dramatiques, c’est dans la comédie populaire, pas toujours du meilleur goût, qu’il s’impose auprès du grand public. On pense à California Man, une sorte d’Hibernatus pour ados, Airheads où il joue un rockeur bas de plafond ou encore George de la Jungle, relecture potache du mythe de Tarzan. On est loin d’En attendant Godot. Mais ça fait bouillir la marmite. En 1999, c’est le jackpot avec La Momie, une nouvelle mouture du classique des années 1930 où il incarne Rick O’Connell, un aventurier à la Indiana Jones.

Avec ce méga succès au box-office, Brendan Fraser est à la tête de sa propre franchise, un rêve pour un acteur hollywoodien. Il tourne deux suites, fait une apparition dans Collision, l’Oscar du meilleur film en 2004. L’avenir lui appartient. Et puis à la fin de la décennie, c’est la dégringolade. La mère de ses trois fils demande le divorce, l’accusant de dissimuler une partie de ses cachets et l’obligeant à vendre leur propriété de Beverly Hills.

Une rupture personnelle à laquelle viennent s’ajouter de graves problèmes de santé. Habitué à réaliser lui-même ses cascades depuis le début de sa carrière, il doit être opéré deux fois de suite de la colonne vertébrale, d'un genou, mais aussi des cordes vocales. Convalescent, il disparait de longs mois des plateaux et plonge dans une profonde dépression, renforcée par une épreuve intime qu’il va longtemps tenir secrète. 

"Misérable" et "dépressif"

En 2018, dans le sillage du mouvement #MeToo, Brendan Fraser affirme dans une interview accordée au magazine GQ qu’il a été agressé sexuellement 15 ans plus tôt par Philip Berk, le président de la Hollywood Foreign Press Association (HFPA), l'association qui organise les Golden Globes. Après l’ouverture d’une enquête, l’intéressé admettra avoir "pincé les fesses" de l’acteur pour plaisanter et lui présentera ses excuses.

Brendan Fraser, lui, ne rigole pas du tout. Il affirme que suite à cet incident humiliant, il s’est senti "misérable et dépressif" et qu'il a été incapable de sortir de chez lui pendant de longues, très longues semaines. C’est d’abord grâce à la télévision qu’il va remonter la pente en tenant de petits rôles marquants dans The Affair, Trust, Condor ou encore Doom Patrol. Le cinéma fait encore appel à lui, mais avec parcimonie. Jusqu’à The Whale.

ARP

C’est en 2012 que le réalisateur Darren Aronofsky découvre la pièce de Samuel D. Hunter lors de sa première à New York. Charlie, un prof de littérature obèse de près de 300 kilos, se laisse mourir à petit feu dans son petit appartement jusqu’à l’irruption de sa fille adolescente, qu’il n’a pas vu grandir. Si l'auteur de Black Swan et Requiem for a dream est persuadé de tenir le matériau d’un huis clos poignant, trouver l’interprète idéal va lui prendre dix longues années.

"J’ai pensé à tout le monde", avouait l’intéressé en septembre dernier à la Mostra de Venise. "Toutes les stars de cinéma sur cette planète. Mais aucune ne provoquait en moi le déclic. Je n’étais jamais ému, ça ne me semblait pas juste". C’est finalement en voyant Brendan Fraser jouer un patron de bordel accro à la cocaïne dans la bande-annonce de Journey to the end of the night, un obscur polar brésilien de 2006, que le cinéaste voit enfin la lumière.

Charlie est de loin l’homme le plus héroïque que j’ai jamais eu à jouer
Brendan Fraser à la Mostra de Venise

De la même manière qu’il avait exploité les failles de Mickey Rourke pour donner corps au personnage de The Wrestler, Darren Aronofsky était convaincu que Brendan Fraser avait désormais le bagage nécessaire pour jouer Charlie. Ne restait plus qu’à l’affubler d’une spectaculaire prothèse de latex qui provoque le malaise lors la première apparition du personnage à l’écran. Tout le talent du comédien consistant ensuite à faire apparaître l’homme blessé derrière le monstre.

"Charlie est de loin l’homme le plus héroïque que j’ai jamais eu à jouer", assurait l’acteur à Venise. "Et son superpouvoir consiste à voir le bien chez les autres et à les aider à le faire sortir". Aux États-Unis, la sortie de The Whale se révèlera pour le moins mitigée. Une partie de la presse accuse le film de misérabilisme, une autre de donner une image négative des personnes souffrant d’obésité morbide. Le public n'est pas au rendez-vous. Mais curieusement, même ses détracteurs avouent que l’acteur est bon. Et même très bon.

Dans la course à l’Oscar, Brendan Fraser décide toutefois de faire profil bas. Dès le mois de novembre, il annonce d'ailleurs qu’il ne se rendra pas aux Golden Globes en raison de sa mésaventure avec Philip Berk, pourtant évincé de la Hollywood Foreign Association suite à une affaire d’e-mails racistes. Lors de la cérémonie, c’est l'électrique Austin Butler qui décrochera le trophée du meilleur acteur dans un film dramatique pour Elvis de Baz Luhrmann.

On se dit alors que le jeune interprète du King va décrocher la prestigieuse statuette dorée. Sauf qu’à Hollywood, on adore les résurrections. Mi-janvier, Brendan Fraser s’adresse à ses pairs lors d’un discours déchirant en recevant le Critic’s Choice Award du meilleur acteur. "Je veux que vous sachiez que si vous avez le courage de vous mettre sur vos deux pieds et de marcher dans la lumière, de belles choses se produiront", promet-il en larmes.

À Cannes avec Scorsese et DiCaprio ?

C’est avec ce même mélange d’émotion brute et de philosophie qu’il a reçu l’Oscar dimanche soir, sous le regard de ses enfants et de la maquilleuse Jeanne Moore auprès de qui il a retrouvé l’amour, il y a quelques mois seulement. "J’ai commencé dans ce métier il y a 30 ans", a-t-il rappelé à tout le gratin réuni dans l'enceinte du Kodak Theater, là où Will Smith avait fait des siennes l'an dernier. "Les choses ne sont pas venues facilement à moi. Mais il y avait un confort que je n’ai pas su apprécier à l’époque. Jusqu’au jour où ça s’est arrêté."

À 54 ans, Brendan Fraser compte bien profiter de la seconde chance qui lui est offerte, dans un métier où la roue tourne décidément très vite. Il y a quelques mois, il faisait en effet partie du casting de Batgirl, le film de superhéros dont la sortie a été annulée par la Warner. Une mésaventure qui n’arrivera pas à Killers of the Flower Moon, le nouveau film de Martin Scorsese dans lequel il joue aux côtés de Leonardo DiCaprio et Robert De Niro. Destiné à la plateforme AppleTV+, il pourrait être dévoilé en mai prochain lors du Festival de Cannes.


Jérôme VERMELIN

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