La Britannique Andrea Riseborough a reçu une nomination inattendue à l'Oscar de la meilleure actrice pour sa performance dans le drame "To Leslie".
Outre-Atlantique, les internautes dénoncent un lobbying qui aurait mené à l'absence de comédiennes noires dans cette catégorie.
Face à la polémique, l'Académie des Oscars a annoncé l'ouverture d'une enquête.

C’est déjà l’histoire d’un cadeau empoisonné. Mardi 24 janvier, à l’annonce des nommés à la 95e cérémonie des Oscars, les commentateurs de la chaîne ABC s’étonnent en direct de voir le nom d’Andrea Riseborough figurer dans la catégorie meilleure actrice aux côtés de ceux de Cate Blanchett (Tár), Michelle Yeoh (Everything Everywhere All At Once), Ana De Armas (Blonde) et Michelle Williams (The Fabelmans).

À mots feutrés, certains font remarquer que "personne" n’a vu To Leslie, le film de Michael Morris dans lequel cette comédienne britannique, peu connue du grand public, incarne une femme qui tente de reconstruire sa vie après avoir dilapidé tout l’argent qu’elle a gagné à la loterie. Ce n’est pas tout à fait faux puisqu’il n’a bénéficié que d’une sortie modeste aux Etats-Unis, avec 25.000 dollars de recettes à peine. Encore sans distributeur, il reste inédit en France.

Sur les réseaux sociaux, les réactions à cette nomination surprise sont beaucoup moins polies. La raison ? Pour beaucoup, Andrea Riseborough aurait ni plus moins ni moins "piqué" la place de l’une des actrices afro-américaines pressenties par les bookmakers...

Certains militaient pour Viola Davis dans The Woman King, où elle incarne la cheffe des Amazones du Dahomet, protégeant son royaume contre les esclavagistes au début du XIXe siècle. D’autres pour Danielle Deadwyler dans Emmett Till, l’histoire vraie de la première employée noire de l’US Air Force, dans les années 1950, dont le fils a été assassiné parce qu’il avait sifflé une femme blanche. 

Quoi qu’il arrive, Halle Berry restera pour une année de plus la seule femme de couleur à avoir remporté la statuette de la meilleure actrice, alors que les hommes en comptent cinq avec le trophée accordé à Will Smith dans les circonstances qu’on connaît. Angela Bassett a beau partir favorite pour l’Oscar du second rôle féminin pour Black Panther : Wakanda, beaucoup ont du mal à avaler la pilule.

Une mobilisation inédite de ses collègues

Fin de l’histoire ? Pas du tout. Dans les heures qui suivent l’annonce des nominations, l’Académie des Oscars est inondée de messages téléphoniques et d’e-mails réclamant des explications sur les circonstances de la nomination d’Andrea Riseborough. La raison est simple : pendant plusieurs semaines, la comédienne a en effet bénéficié du lobbying forcené de plusieurs de ses collègues les plus célèbres.

Sur les réseaux sociaux, Susan Sarandon, Rosie O’Donnell, Edward Norton, Mira Sorvino ou encore Gwyneth Paltrow ont posté des messages pour la soutenir. Pour la dernière, la star de To Leslie "devrait gagner tous les prix qui existent et tous ceux qui n'ont pas encore été inventés". Plus étonnant encore : des stars comme Charlize Theron, Jennifer Aniston, Courtney Cox ou encore Kate Winslet ont organisé des projections de To Leslie afin de défendre la candidature de sa vedette. 

Cette campagne assez inédite, qui a fait l’objet de quelques articles enthousiastes dans la presse avant l’annonce des nominations, est au cœur des attaques les plus virulents des internautes ces derniers jours. Comme le souligne avec délectation le site conservateur Breitbart, beaucoup y voient une illustration du "privilège blanc" qui bénéficierait toujours aux mêmes.

D’autres, moins nombreux, font remarquer que les stars n’ont fait que donner un coup de projecteur à une actrice qui enchaîne les performances remarquables ces dernières années, loin des blockbusters hollywoodiens. Mais aussi à une toute petite production indépendante, sans argent pour défendre ses chances dans la course aux Oscars, là où les vedettes noires de The Woman King et Emmett Till ont bénéficié des gros moyens des majors Sony et Universal.

Une infraction au règlement ?

Du côté de l’Académie des Oscars, qui n’a de cesse de promouvoir la diversité depuis l’édition 2016, où l’absence de comédiens noirs avait entrainé la naissance du hashtag #OscarsSoWhite, la polémique n’est pas du tout prise à la légère. Décision rare : elle a annoncé vendredi l’ouverture d’une enquête pour s’assurer que "la compétition était conduite de manière juste et éthique". Est-ce le cas pour la star de To Leslie ?

Dans un passé récent, le compositeur du drame religieux Alone Yet Not Alone Bruce Broughton avait été déchu de sa nomination en 2014, les organisateurs ayant découvert qu’il avait démarché de nombreux votants par e-mail. Le cas d’Andrea Riseborough est différent puisqu’elle doit la sienne au soutien de ses amis acteurs. Difficile d’y voir une infraction au règlement des Oscars… quand bien même ils sont tous blancs.

"Je ne sais vraiment pas comment tout ça est arrivé", déclarait la comédienne à Deadline à l’annonce de sa nomination. "Chaque année, les lumières brillent davantage sur certains que sur d’autres, peut-être pour des raisons d’argent même si j’essaie de ne pas être trop cynique. C’était vraiment spécial de se sentir soutenue par la communauté des acteurs et d’avoir la sensation que mon travail a émergé grâce à eux. Je n’avais jamais vécu une expérience pareille." 

En laissant planer le suspense sur une éventuelle sanction contre elle, la direction des Oscars céderait-elle aux excès du "wokisme" ? Chez les stars, c’était le calme plat ces dernières heures, jusqu’à ce message posté ce lundi par l’actrice Christina Ricci sur Instagram. "Honte aux Oscars s'ils lui retirent sa nomination", a-t-elle écrit. "C’est quand même hilarant qu’une nomination surprise pour une performance légitimement brillante soit accueillie par une enquête (...) Ça me semble très élitiste et ça ressemble surtout à un retour en arrière."


Jérôme VERMELIN

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