La Palme d’or de Justine Triet est en lice dans cinq catégories aux Oscars, qui se tiennent ce dimanche.
Une performance liée à la qualité du film, l'image de sa réalisatrice et la stratégie du distributeur américain Neon.
Retour sur les neuf mois qui ont fait d’un petit film d’auteur français l’outsider inattendu de la cérémonie.

Un film d’auteur français couronné à Hollywood ? Dans la nuit de dimanche à lundi, Anatomie d’une chute sera en lice dans cinq catégories lors de la 96ᵉ cérémonie des Oscars. L’épilogue d’une formidable aventure pour le quatrième long-métrage de Justine Triet qui a captivé les critiques et les professionnels américains dès sa première projection au Festival de Cannes, le 21 mai dernier.

Si vous avez manqué le début, Anatomie d’une chute met en scène Sandra Voyter, une romancière allemande dont le mari français est retrouvé mort au pied de leur chalet en montagne, près de Grenoble. Poursuivie pour homicide volontaire, elle est défendue par l’avocat Vincent Renzi, un vieil ami. Alors qu’elle clame son innocence, c’est peut-être Daniel, le fils mal-voyant du couple – et le chien Snoop – qui détiennent la clé de l’énigme.

"Un classique instantané"

"Ce qui a tout de suite plu aux Américains, c’est la grande modernité du film dans ce qu’il raconte sur la place de la femme au sein du couple, de la famille, ce que ça dit de la maternité et du rapport de la femme au travail", estime Elsa Keslassy, la rédactrice en chef international de la revue professionnelle Variety qui a suivi le parcours glorieux du film depuis la Croisette.

"Il y a aussi le fait que c’est un film de procès, un genre qui plaît énormément aux États-Unis", observe-t-elle. "On le voit avec cette mode des true crimes sur les plateformes. Justine Triet s’est emparée des codes, tout en innovant. Ajoutez-y le fait que l’enfant mal-voyant au centre de l’intrigue lui donne un côté hitchcockien et c’est devenu un classique instantanément". 

"Anatomie d'une chute" nommée 5 fois aux Oscars : Justine Triet invitée de Darius Rochebin sur LCISource : TF1 Info

Lorsque Justine Triet reçoit la Palme d’or des mains de Jane Fonda le 27 mai dernier, les droits américains d'Anatomie d’une chute ont déjà été achetés par Neon, une société de distribution spécialisée depuis 2017 dans la sortie des meilleurs films d’auteurs étrangers. "Nous ne parlons jamais de nos films comme des contenus", explique cette semaine son patron Tom Quinn au site Vulture. "Parce qu’un film de Neon ne se consomme pas. Un film de Neon se ressent."

Par le passé, Neon a déjà décroché les droits de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Julie (en 12 Chapitres) de Joachim Trier mais surtout Parasite de Bong-Joon Ho, la Palme d’or 2019 qu’elle a emmené jusqu’à un triomphe inattendu aux Oscars l’année suivante avec quatre trophées dont celui du meilleur film, au nez et à la barbe des productions hollywoodiennes.

Justine Triet a un côté un peu intellectuel et excentrique qui plaît beaucoup aux Etats-Unis
Elsa Keslassy, rédactrice en chef international de "Variety"

C’est dans les grandes lignes la même stratégie qui a été mise en place pour la campagne d’Anatomie d’une chute en amont de la cérémonie de dimanche. Le film est sorti mi-octobre, sur un circuit limité privilégiant les grandes villes comme New York et Los Angeles où résident la majorité des votants aux Oscars. À ce jour, il cumule près de 5 millions de dollars de recettes aux États-Unis, pour un cumul global de 32 millions.

Si la qualité intrinsèque du film est son atout majeur, il a bénéficié d'un "bonus" non négligeable dans la course aux statuettes dorées : l’attrait de la presse américaine pour Justine Triet. Si dans la foulée de la Palme d’or, des mauvaises langues ont estimé que le discours tonitruant de la réalisatrice sur la réforme des retraites allait lui être préjudiciable, Outre-Atlantique son image de femme de conviction séduit.

L'Oscar du scénario assuré ?

"Elle a un côté un peu intellectuel et excentrique qui plaît beaucoup aux États-Unis", souligne Elsa Keslassy. "Avec son compagnon Arthur Harari, elle forme un binôme qui rappelle un peu celui que formait Diane Keaton avec Woody Allen dans les seventies. Et puis surtout, elle est vraiment dans l’air du temps. C’est une artiste moderne, en phase avec le féminisme américain post-MeToo incarné par Greta Gerwig, la réalisatrice de Barbie. D’ailleurs, elles s’adorent !".

Mi-octobre, la décision du comité de sélection français de ne pas envoyer Anatomie d’une chute concourir à l’Oscar du meilleur film international a surpris de nombreux observateurs. Elle n’a pas découragé Neon, au contraire. Dans les heures qui ont suivi, le distributeur annonçait sur les réseaux sociaux son intention de le présenter dans les catégories reines comme meilleur film, meilleure réalisation pour Justine Triet et meilleure actrice pour Sandra Hüller.

Depuis, Anatomie d’une chute a reçu de multiples récompenses aux États-Unis, notamment de la part des nombreuses associations de critiques de cinéma à travers le pays. Les acteurs aussi sont fans puisque le mois dernier, Justine Triet a dirigé une lecture publique du scénario du film à Beverly Hills avec Riley Keough, la petite-fille d’Elvis Presley, dans le rôle de Sandra. Et alors que la réalisatrice tricolore a signé avec la prestigieuse CAA, il se murmure que Cate Blanchett rêve de travailler avec elle. Mais c'est une autre histoire...

D'ici là, il y a encore les Oscars. Pour la majorité des pronostiqueurs, Anatomie d’une chute fait office de favori dans la catégorie meilleur scénario original grâce à son mystère subtil et ses dialogues ciselés en trois langues. Plus haut ? Le mastodonte Oppenheimer de Christopher Nolan semble avoir déjà gagné la partie dans la catégorie meilleur film. "Pourquoi pas l’Oscar de la réalisation", suggère Elsa Keslassy. "Justine Triet est la seule femme nommée cette année. Et les votants pourraient faire un geste vers elle, pour le symbole."


Jérôme VERMELIN

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