Romancier, cinéaste et journaliste : Emmanuel Carrère toujours à l'aise entre réalité et fiction

Publié le 13 janvier 2022 à 16h39

Source : Sujet TF1 Info

TOUCHE-À-TOUT - En parallèle de la sortie de "Ouistreham" avec Juliette Binoche au cinéma, Emmanuel Carrère couvre le procès des attentats du 13-Novembre pour "L’Obs". L’écrivain s’est confié à LCI.

On a rendez-vous avec Emmanuel Carrère dans un hôtel de la Rive gauche, quelques heures avant qu’il retrouve les bancs de la cour d’assises de Paris où l’écrivain de 65 ans suit le procès des attentats du 13 novembre 2015 pour nos confrères de L’Obs. La sortie de Ouistreham au cinéma est pour lui un soulagement, après une série de reports liés à la pandémie. Presque un bon dans le temps puisque le tournage a eu lieu au printemps 2019, dans un monde sans test PCR, ni pass sanitaire.

Réaliser un film pour le cinéma ? "Je n’y pensais pas du tout", avoue celui qui fut critique avant de devenir l’un des hommes de lettres les plus admirés de sa génération. Il s’y était pourtant essayé avec bonheur avec le documentaire Retour à Kotelnitch (2003) et La Moustache (2005), une fiction adaptée de son propre roman, avec Vincent Lindon dans le rôle principal. S’il a planché sur de nombreux scénarios, pour le ciné et la télé ces dernières années, la littérature semblait avoir pris le pas dans sa production, aussi prolifique que variée.

Il est d’ailleurs encore en train d’écrire Le Royaume, sa grande enquête sur le christianisme, lorsque Juliette Binoche, admirative de son travail, lui propose de porter à l’écran Le Quai de Ouistreham, paru en 2010. "Je ne la connaissais pas lorsqu’elle est venue me trouver", se rappelle l’intéressé. "Mais elle avait travaillé au corps Florence Aubenas qui était très réticente à ce qu’on adapte son livre. Et à un moment dans la conversation, pour une raison que je n’ai toujours pas très bien comprise, mon nom est sorti du chapeau".

La situation de crise que Florence Aubenas décrit, les conditions de travail des gens de la propreté, ça n’a pas changé. Je dirais même que ça a empiré
Emmanuel Carrère

De L’Adversaire au récent Yoga, en passant par D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère a toujours su mêler le récit collectif à des questionnements plus personnels. Où s’est-il retrouvé dans l’enquête de Florence Aubenas, qui a vécu incognito avec des femmes de ménage de la région caennaise pour raconter leur vécu ? L’auteur reste volontiers énigmatique. "Je n’aurais jamais songé adapter ce livre", avoue-t-il. "Mais il arrive qu’un travail de commande parvienne à fouiller quelque chose de plus intime et de plus personnel que ce qu’on aurait pu trouver tout seul, de sa propre initiative."

En revanche si adapter, c’est trahir, Emmanuel Carrère l’assume totalement. "La situation de crise que Florence décrit, les conditions de travail des gens de la propreté, ça n’a pas changé. Je dirais même que ça a empiré. Là-dessus, on est raccord", explique-t-il. "En revanche si le livre était un film, en l’état ce serait un documentaire. Et non seulement ce serait un documentaire, mais un documentaire en caméra cachée. Or l’idée de Juliette, parce que c’est la sienne, c’était de faire un film de fiction avec des acteurs. Et à partir de là, on s’est forcément éloignés du livre."

Porté par la performance subtile de sa star, entourée de comédiennes non-professionnelles dans la même situation précaire que leurs personnages – deux d’entre elles figuraient d’ailleurs dans le livre - Ouistreham brouille la frontière entre les genres pour un résultat troublant de vérité. "À l’arrivée, j’espère que le film a su garder quelque chose de la qualité documentaire et sociale du livre", souligne le cinéaste-écrivain. "Mais en même temps il y a une espèce de dramatisation, disons une interrogation sur la relation qui se noue entre elle et ses femmes. Est-ce une forme de trahison ? Va-t-elle se faire prendre ? On est presque par moments dans le registre du thriller."

Impossible de le laisser partir sans lui demander d’évoquer le procès qu’il couvre depuis septembre dernier. A-t-il été surpris par la teneur des débats ? "Je m’attendais à l’intensité des témoignages des parties civiles. Mais pas à ce point", admet l'écrivain. "On a tous ressenti ça, je crois. En dehors du procès, tout à coup, il m’est arrivé d’éclater en sanglots sans comprendre pourquoi. Ça s’est un peu tassé par la suite, c’est devenu plus technique. Mais dès qu’on est dans le dur du truc, c’est d’une violence insoutenable. Et par moments d’une humanité admirable."


Jérôme VERMELIN

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