Interview

Sensuel, mystique et hybride : Benjamin Millepied réinvente l’opéra "Carmen" au cinéma

Publié le 13 juin 2023 à 7h00

Source : TF1 Info

Le danseur français passe derrière la caméra pour la première fois avec sa vision de l’œuvre de Bizet, qu’il déplace de nos jours à la frontière entre le Mexique et les États-Unis.
Un grand film empli de mystère qui offrira aux spectateurs un moment suspendu en salles dès le 14 juin.
"C’est là où je me sens le mieux, quand les options sont très restreintes et qu’il faut être très créatif", explique le cinéaste à TF1info.

Son film est à l’image de sa séquence d’ouverture. Une intense scène de flamenco qui sonne comme un défi. Pour sa première réalisation, Benjamin Millepied livre sa vision de l’un des opéras les plus mythiques, le Carmen de Bizet. Le récit d’une "quête de liberté" qu’il a façonnée à sa manière pendant plus de sept ans, avant de le tourner pendant 34 jours dans l'outback australien. "Ça a été un long processus parce que je m’exprime à travers le spectacle vivant. Et le concilier avec le cinéma, c’est extrêmement complexe en termes d’emploi du temps", sourit celui qui a dirigé l’Opéra de Paris et vient de se réinstaller dans la capitale avec son épouse Natalie Portman et leurs enfants, plein de projets en tête.

J’ai simplement gardé les éléments qui étaient les plus magiques : sa force, son courage...
Benjamin Millepied

Sa Carmen (Melissa Barrera, star des nouveaux Scream) ne vit plus en Espagne mais au Mexique, qu’elle tente de quitter à tout prix. Sur sa route vers les États-Unis, elle fait la rencontre avec Aidan (Paul Mescal, nommé aux Oscars pour Aftersun), un ex-marine membre d’une patrouille qui lui sauve la vie à la frontière. Ensemble, ils prennent la route de Los Angeles où les attend l’indéchiffrable Masilda (Rossy de Palma). Benjamin Millepied signe un film hybride, où chant et danse se mêlent sans pour autant devenir une comédie musicale. Une expérience de cinéma aussi désarmante que clivante, en salles ce mercredi 14 juin, que décortique pour nous son réalisateur.

Carmen est l’opéra qui a bercé votre enfance. Quel en est votre tout premier souvenir ?

Je pense que c’était le film de Francesco Rosi avec Julia Migenes et Placido Domingo. C’était une transposition réaliste, pas une simple captation théâtrale. J’étais probablement trop jeune pour le voir, je devais avoir sept ans. C’est marrant parce que les œuvres qui m’ont marqué sont souvent celles que je n’étais pas encore prêt à découvrir parce que j’étais trop jeune. On achève bien les chevaux, Le Salon de musique de Satyajit Ray… Elles sont toujours restées avec moi parce qu’elles représentaient des mondes totalement étrangers, des ambiances qui étaient vraiment loin de ma vie de tous les jours.

Qu’est-ce que votre Carmen a de différent par rapport à la Carmen de Bizet ? 

Quand j’ai dit à mon ami metteur en scène Peter Sellars que j’allais adapter Carmen, il m’a dit de totalement la réinventer parce que c’était une histoire inintéressante, écrite par des hommes qui ne connaissaient rien aux femmes. Ça a été assez libérateur pour moi parce que j’ai écouté mon cœur. J’étais ouvert à cette idée d’en faire un être humain et pas une fantaisie d’homme qui n’est pas capable d’aimer ou d’être aimé. Si on la tue à la fin de l’opéra, c’est parce que sa liberté fait peur. J’ai simplement gardé les éléments qui étaient les plus magiques. Sa force, son courage… Carmen, c’est cette femme qui s’exprime par le corps, par la danse. Ça avait du sens de déplacer le récit au Mexique parce qu’une grande communauté roma s’y est installée au début du XXe siècle et a assimilé des aspects religieux de la culture mexicaine. Ce rapport avec les proches après la mort, cet aspect mystérieux que j’adore au cinéma a beaucoup inspiré mon film.

J'avais toujours mon téléphone quand je chorégraphiais les scènes de danse en studio. J’essayais des plans de caméra
Benjamin Millepied

C’est un film sur le pouvoir de la danse et la liberté qu’elle offre. À quoi ressemblait le scénario ? 

Il y a eu plusieurs versions, les premières étaient plus proches, malgré tout, de l’opéra. J’ai eu ce besoin d’enlever tous les clichés. Il y avait un protagoniste qui la suivait jusqu’à Los Angeles, mais il représentait le stéréotype latino du méchant comme on l’a vu dans trop de films. J’ai voulu me concentrer sur l’histoire d’amour. Cette femme va rencontrer un homme qui, pour la première fois, n’est pas comme les autres. Idem pour lui. Ils vont vivre une expérience qui, quelque part, les transforme.

Votre scénario est indissociable de la musique de Nicholas Brittel. Sont-ils nés en même temps ?

Carmen, c’était un désir de faire un film avec lui avant tout. On en parle depuis 2015-2016. Il a commencé par écrire des chansons, des thèmes. La musique m’inspire toujours un univers quand je prépare un ballet. Celle créée par Nicholas a inspiré le langage visuel, esthétique et émotionnel du film. Je lui ai exprimé simplement les émotions que je voulais dans les scènes. Il m'a envoyé deux minutes, trois minutes que j'ai pu jouer pendant le tournage. Ces idées de chœur, de synthé, de cordes, de rythmes d'Afrique de l'Ouest faisaient partie de tous nos échanges. 

Melissa Barrera et Paul Mescal, amants maudits dans "Carmen" de Benjamin Millepied.
Melissa Barrera et Paul Mescal, amants maudits dans "Carmen" de Benjamin Millepied. - Pathé Films

Vous dites avoir réalisé ce film comme vous créez un ballet. Techniquement, la caméra danse autant que vos acteurs, toujours en mouvement. Comment est-ce qu’on prépare un tel tournage ?

J'avais toujours mon téléphone quand je chorégraphiais les scènes de danse en studio. J’essayais des plans de caméra à ce moment-là. J’ai chorégraphié la caméra en même temps pour chercher le point de vue le plus intéressant, celui qui allait crédibiliser la danse de Melissa Barrera. Elle danse merveilleusement bien même si ce n’est pas son métier. J'avais déjà cette expérience avec Black Swan. Je savais que la caméra pouvait donner cette fluidité et cette crédibilité à quelqu'un qui n'est pas forcément un danseur professionnel. J'ai toujours imaginé les scènes avec un certain parti pris, que la caméra soit immobile ou en mouvement, tout en laissant une grande liberté aux acteurs.

Est-ce que vous êtes allé grappiller des conseils auprès de Natalie Portman ou Darren Aronofsky, le réalisateur de Black Swan ?

Non, non ! J'ai passé beaucoup de temps à analyser des films et je me suis jeté dans l'expérience. Je pense que c'est important d'observer vraiment tout ce qui peut se passer de magique, de prendre tout ce qu'il y a à prendre et de savoir se retourner très vite quand on fait des erreurs. Sur un tournage, il faut être très pragmatique. Ça ne se passe jamais exactement comme on l’imaginait, il faut savoir être inventif. C’est là où je me sens le mieux, quand les options sont très restreintes et qu’il faut être très créatif.

Dans le New York Times, Melissa Barrera raconte que vous lui disiez : "Fais-moi confiance : tout passe par le langage du corps et des yeux". Vous avez choisi des acteurs qui n’ont pas besoin de mots pour transmettre une émotion. C’est ce qui vous a séduit chez Melissa Barrera, Paul Mescal, et Rossy de Palma ?

Oui parce qu’on avait aussi un scénario court. Avant tout, il fallait qu’ils vivent ces personnages au plus profond d’eux-mêmes, qu’ils les expriment de manière subtile. Paul avait déjà montré dans la série Normal People qu’il était très expressif avec très peu de mots. Je savais qu’il avait la capacité d'incarner un soldat. Je ne voulais pas de quelqu’un qui se mette à danser de manière trop fluide et pas réaliste. Il a un rapport physique à son métier, ça me suffisait pour le faire danser.

>> Carmen de Benjamin Millepied, avec Melissa Barrera, Paul Mescal, Rossy de Palma et Elsa Pataky - au cinéma le 14 juin


Delphine DE FREITAS

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