La 77ᵉ édition du Festival de Cannes s'est achevée samedi avec un palmarès qui a étonné les observateurs.
Palme d'or, "Anora" de l'Américain Sean Baker a volé la vedette aux favoris de la presse durant la quinzaine.
Un choix qui donne le sentiment que le jury présidé par Greta Gerwig a été imperméable aux influences extérieures.

À Cannes, il ne faut jamais se fier aux pronostics. Alors que la Croisette prédisait la victoire d'Emilia Perez de Jacques Audiard au terme de la première semaine, avant d'être relégué second rang dans la dernière ligne droite par Les Graines du Figuier Sauvage de Mohammad Rasoulof, c’est Anora de Sean Baker qui a été sacré Palme d’or du 77ᵉ Festival de Cannes. Pas tout à fait une surprise puisque le huitième long-métrage de ce cinéaste indépendant américain de 53 ans avait été très applaudi lors de ses différentes projections au milieu de la quinzaine.

Longtemps, cette comédie douce-amère qui dépeint les déboires d’une jeune travailleuse du sexe de Manhattan a en effet tenu la meilleure note moyenne auprès de la critique internationale. Plus classique dans la forme que le Audiard, moins politique que le Rasoulof dans la forme, Anora est-il un film mineur ? Le temps le dira. Plus fédérateur ? Sans doute, à entendre les explications de Greta Gerwig en conférence de presse.

Il y avait quelque chose de véridique et d’inattendu dans chacune des interprétations
Greta Gerwig au sujet de "Anora"

"Nous avons été collectivement transportés et émus par ce film", s'est justifiée la réalisatrice américaine de Barbie. "Il nous a semblé à la fois nouveau et conversation avec des formes plus anciennes de cinéma. Qu’il y avait quelque chose qui nous rappelait des structures classiques de Ernst Lubitsch ou Howard Hawks. Et qu’il y avait quelque chose de véridique et d’inattendu dans chacune des interprétations. Tous ces visages étaient inoubliables."

Devoir de réserve oblige, on n’en saura pas plus. Mais le choix de la Palme d’or donne le sentiment qu’à l’image des jurés d’un grand procès, Greta, Omar, Eva et les autres ont vécu la quinzaine isolés de toute influence extérieure. Qu’ils ont jugé le cinéma, rien que le cinéma. Et que c’est l’un des films les plus délicieusement drôles de la compétition qui leur a permis de se mettre d’accord au final, par-delà les parcours et les cultures.

Rasoulof dans une catégorie à part

Le prix spécial accordé à Mohammad Rasoulof doit-il être perçu comme un lot de consolation ? Oui et non. D’un côté le jury semble être passé à côté de l’Histoire en refusant la Palme à un cinéaste qui a risqué sa vie en tournant Les Graines du Figuier Sauvage, véritable réquisitoire contre le régime de Téhéran, puis en fuyant son pays afin d’échapper à la prison. De l’autre, il souligne l’unicité d’une œuvre qui ne boxait pas dans la même catégorie que les autres.

Les prix d'interprétation font moins débat. Si Sebastian Stan dans The Apprentice ou Ben Whishaw dans Limonov auraient mérité de l'emporter chez les garçons, Jesse Plemons confirme dans Kinds of Kindness de Yorgos Lanthimos qu’il est l’un des talents les plus étourdissants du cinéma américain actuel, tour à tour étrange, ordinaire et inquiétant. Et puis c’est certainement la première fois qu’un comédien est distingué pour trois rôles différents dans un même film !

Audiard, en route vers les Oscars ?

Ce qui ne fait aucune doute en revanche, c’est que l’Espagnole Karla Sofia Gascon est la première actrice transgenre récompensée à Cannes. Le jury a sans doute perçu le symbole. Mais en la primant avec ses partenaires Adriana Paz, Zoe Saldana et Selena Gomez pour Emilia Perez de Jacques Audiard, il a encore été imperméable à l'ère du temps, préférant souligner le talent collectif au service de cette comédie musicale hors norme. 

Six ans après Dheepan, Jacques Audiard repart donc avec le prix du jury alors que beaucoup le voyaient déjà ranger une deuxième Palme dans l'armoire du salon. Il nous semblait que le règlement interdisait le cumul des prix à Cannes mais cette petite entorse, si elle est avérée, s’impose devant les audaces et l’énergie créative de son Emilia Perez, qu’on imagine déjà faire une razzia sur les prochains César. Et sans doute représenter la France à aux Oscars. Encore qu'avec notre comité de sélection, tout est possible...

Cinéaste méconnu du grand public, le Portugais Miguel Gomes bénéficie lui d’une lumière inédite grâce au Prix de la mise en scène attribué à son ambitieux Grand Tour. Et puis avec le Grand Prix décerné à son mélancolique All We Imagine As Light, la jeune réalisatrice indienne Payal Kapadia confirme l’émergence d’un cinéma au féminin en marge de Bollywood.

En revanche on a le droit de penser que le jury s’est trompé de prix en distinguant le scénario de The Substance alors que c’est bel et bien la réalisation stupéfiante de la Française Coralie Fargeat qui donne toute son ampleur à cette satire ultra-violente du culte de la beauté, encore si vivace sur le tapis rouge. Grâce à Demi Moore et Margaret Qualley sur l'affiche, ce pur film de genre pourrait faire un carton à sa sortie, quitte à provoquer quelques malaises comme sur la Croisette. La Palme punk, assurément.


Jérôme VERMELIN à Cannes

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