Festival de Cannes 2022 : films, stars et paillettes sur la Croisette

Elle a fui l’Iran à cause d’une sextape : Zar Amir Ebrahimi renaît dans "Les Nuits de Mashaad"

Jérôme Vermelin
Publié le 12 juillet 2022 à 16h37, mis à jour le 12 juillet 2022 à 16h59
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

Zar Amir Ebrahimi a reçu le prix d’interprétation du dernier Festival de Cannes pour "Les Nuits de Mashaad", en salle ce mercredi.
Il y a 15 ans, la carrière de cette star montante du cinéma iranien a été brisée suite à la diffusion illicite d’une vidéo intime.
Exilée en France, elle y a reconstruit sa vie avant cet incroyable retour à l’écran qu’elle a raconté à TF1info.

Il y a des récompenses qui ont plus de valeur que d’autres. Le 28 mai dernier, l'Iranienne Zahra "Zar" Amir Ebrahimi, 41 ans, a eu bien du mal à dissimuler son émotion en recevant le prix d’interprétation féminine du 75e Festival de Cannes pour sa performance captivante dans Les Nuits de Mashaad. Sur la scène du Palais des Festivals, elle livre un discours bouleversant sur la condition des femmes dans son pays. Et remercie "la France, ce pays exotique où des gens heureux adorent être malheureux". Vous allez vite comprendre pourquoi.

Dans le film très noir de son compatriote Ali Abbasi, elle incarne Rahimi, une journaliste intrépide qui enquête sur les meurtres inexpliqués de plusieurs prostituées. Ce rôle, qu’elle a décroché presque à la veille du tournage, marque son retour au premier plan après une longue période d’exil. Et une histoire sordide qui a failli lui coûter la vie…

Zahra Amir Ebrahimi le 28 mai dernier à Cannes - AFP

Née à Téhéran en 1981, Zar a 16 ans lorsqu’elle travaille sur ses premiers courts métrages. Elle étudie le théâtre et les beaux-arts, se rêve actrice et réalisatrice, un métier plutôt rare pour une femme en Iran. En 2006, elle accède à une grande notoriété grâce à sa participation à deux séries télé très populaires. Jusqu’au scandale qui bouleverse son existence à jamais.

"Une vidéo de ma vie privée avec mon petit copain a été volée", nous raconte-t-elle, au dernier Festival de Cannes, quelques jours avant son sacre. "Du jour au lendemain, je découvre qu’elle circule en DVD dans la rue et peu à peu tout le monde commence à la regarder à travers le pays. Ça devient un immense scandale et je passe alors six mois en interrogatoires, avec interdiction de sortir de ma maison."

Privée de ses droits les plus élémentaires

Si, aux États-Unis, des starlettes comme Paris Hilton ou Kim Kardashian ont lancé leur carrière grâce à une sextape, Zar, elle, risque la mort. "Selon les lois islamiques, une femme ne peut même pas marcher avec un homme dans la rue sans être mariée. Alors si tu t’exposes avec ton petit copain, nue, sans hijab… Imagine un peu", soupire l’actrice qui fait ce récit avec un mélange de gravité et de pudeur qui donne la chair de poule.

"Au départ, la chance que j’ai eue, c’est que j’étais assez connue. Les autorités ne pouvaient pas vraiment me toucher. C’est l’époque où Ahmadinejad était au pouvoir, on pensait que le système était en train de changer, il y avait des réformistes qui peut-être avaient envie de m’aider. Mais j’étais de plus en plus sous la pression."

Au fil des jours, Zar comprend que son statut de femme la prive de ses droits les plus élémentaires. "Mon petit copain a été en prison pendant deux ou trois semaines, parce qu’on pensait que c’est lui qui avait diffusé la vidéo. Mais il n’a eu aucun procès", se souvient-elle. "Le mec qui l’a volé ? On l’a trouvé, mais il n’a eu aucun problème. Il a continué sa carrière, il est devenu un grand comédien de théâtre. En fait, tout était pour moi : peu importe si c’était moi sur la vidéo, peu importe comment elle a circulé."

Pendant de longues semaines, la justice va enquêter sur la "moralité" de l’actrice en faisant appel à son entourage. "Ils ont interrogé les hommes avec qui j’ai travaillé, les hommes que j’ai embrassés, les hommes avec qui j’ai fait la fête… Même les hommes auxquels j’ai serré la main. À la fin, il y a dix personnes, des amis d’enfance jusqu’à mes collègues de travail, qui ont été impliquées."

La prison, ok. Mais les coups de fouet, cet acte inhumain, cette humiliation totale, jamais.

Zar Amir Ebrahimi

À l’approche du procès, les avocats de l’actrice lui apprennent que pour ces "relations hors mariage", simplement, elle risque l’interdiction de travailler, plusieurs années de prison et des centaines de coups de fouet. "La prison, ok. Mais les coups de fouet, cet acte inhumain, cette humiliation totale, jamais", lâche-t-elle en nous regardant droit dans les yeux.

Bravant l’interdiction de sortie du territoire qui a été prononcée contre elle, Zar quitte Téhéran pour Paris un matin de 2007, avec l’aide de l’Ambassade de France. En son absence, elle sera condamnée à dix ans d’interdiction de travail et 100 coups de fouets. L’autre dossier, celui de la fameuse vidéo, est toujours ouvert. Il l'empêche, sans doute pour toujours, de rentrer chez elle.

Elle ne devait pas jouer dans le film

Chez nous, Zar Amir Ebrahimi doit repartir de zéro, alors qu’elle ne parle pas un mot de français. "J’avais tout perdu", se souvient-elle. "J’avais quitté ma famille, mon pays. Heureusement, j'avais des amis ici qui m’ont aidé. J’ai travaillé dans les bars, enchaîné les petits boulots avant de pouvoir revenir un jour au cinéma. Parce que ma vie est liée au cinéma."

Lui-même exilé en Europe depuis près de vingt ans, Ali Abbasi l’engage comme directrice de casting sur Les Nuits de Mashaad en 2018. Après le succès de l’étrange Border, tourné en Suède, le cinéaste souhaite mettre en scène l'histoire vraie de Saeed Hanaei, le tueur qui massacra seize prostituées dans la ville sainte de Mashaad, au début des années 2000.

Zahra Amir Ebrahimi à Cannes, entourée par l'acteur Mehdi Bajestani et le réalisateur Ali Abbasi. - AFP

S’il n’obtient pas l’autorisation de tourner dans son pays, Abbasi se rabat sur la Jordanie, mais tient à ce que les rôles soient joués par de vrais comédiens Iraniens. "Bien souvent les producteurs s’en foutent si tu joues avec ou sans accent", souligne Zar. "Mais quand tu connais la culture, la langue, le body langage, les codes de la société iranienne, pour toutes ces raisons-là, Ali voulait une distribution iranienne."

Ensemble, ils rencontrent plusieurs actrices intéressées par le projet, avant de jeter leur dévolu sur l’une d’elles pour donner la réplique à Mehdi Bajestani, une figure du théâtre iranien dans le rôle du tueur. "Au début, j’ai rejoint le tournage comme coach, je suis devenue productrice associée aussi. Et puis la seule actrice qui nous a plu a été contraint de renoncer quinze jours avant les premières prises. C’est là qu'Ali a décidé de me caster." On connaît la suite.

Je dis toujours que dans le cinéma iranien, quand tu vois un homme toucher une femme, c’est pour la taper. Jamais la caresser.

Zar Amir Ebrahimi

48 heures à peine après la récompense attribuée à Zar au Festival de Cannes, le gouvernement iranien a dénoncé "un acte biaisé et politique" de la part du jury présidé par Vincent Lindon, l’accusant de faire "l’éloge d’un film faux et dégoûtant". Sans doute parce qu’au-delà des actes criminels, difficilement contestables, Les Nuits de Mashaad dénonce l’inaction complice des autorités locales à l’époque.

Une hypocrisie qui n’a certainement pas dû surprendre la comédienne. "Aujourd’hui la situation des femmes a évolué en Iran, certaines osent parler, circuler dans la rue librement sans avoir peur", nous disait-elle à Cannes. "Mais au cinéma, tu ne peux pas montrer ça. Dans les films, elles circulent en hijab, elles dorment avec un foulard. Tu ne vois jamais deux personnes faire l’amour ! Je dis toujours que dans le cinéma iranien, quand tu vois un homme toucher une femme, c’est pour la taper. Jamais la caresser."

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Il y a quelques jours, Zar Amir Ebrahimi a pris la direction de l’Australie pour tourner Shayla, un film de sa compatriote Noora Niasari. Produit par Cate Blanchett, il la verra endosser le rôle d’une réfugiée qui a fui la violence de son pays avec sa fille de six ans. Et après ? Si les propositions ont sans doute afflué ces dernières semaines, elle compte bien se consacrer tôt ou tard à son projet le plus fort.

"J’ai écrit le scénario d’un film sur ma vie", avoue-t-elle. "Je ne veux pas rigoler, je ne veux pas faire une caricature. Et le film d’Ali m’a encouragé à aller plus loin. Il faut que ça soit le plus proche possible de la réalité, pas exotique. En fait, je veux juste faire un bon film." L’histoire, elle, est déjà incroyable.


Jérôme Vermelin

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