Le cinéaste russe Kirill Serebrennikov est en compétition à Cannes avec "Limonov : The Ballad", d'après le Prix Renaudot d'Emmanuel Carrière.
Ce lundi, il a profité de son passage devant les photographes pour afficher son soutien à Evguénia Berkovitch et Svetlana Petriïtchouk, deux artistes dont le procès pour "justification du terrorisme" vient de s'ouvrir Moscou.
Interrogé par TF1Info, il dénonce une accusation qui vise en réalité à mettre au pas ces deux opposantes à la guerre en Ukraine.

Kirill Serebrennikov a quitté la Russie aux premières heures de la guerre en Ukraine. Mais il n’a pas oublié ceux qui sont restés "dans le pays que j’appelais autrefois ma patrie". En compétition avec Limonov : The Ballad, le réalisateur de 54 ans s’est invité dans l’actualité ce lundi. Lors du photocall puis en conférence de presse, il a brandi le portrait de la metteure en scène Evguénia Berkovitch, 39 ans, et de la dramaturge Svetlana Petriïtchouk, 44 ans, dont le procès pour "justification du terrorisme" s’est ouvert aujourd’hui à Moscou.

Figures de la scène d'avant-garde, les deux artistes sont poursuivies à cause de Finist, le clair faucon, un spectacle de 2020 racontant l'histoire de femmes russes recrutées sur internet par des islamistes en Syrie et partant les rejoindre pour les épouser. "Dans cette pièce, il n'y a aucune justification du terrorisme", a déclaré lundi au tribunal Svetlana Petriïtchouk, pour qui le "but était d'attirer l'attention et d'éclairer sur ce problème".

Kirill Serebrennikov devant la presse lundi 20 mai à Cannes
Kirill Serebrennikov devant la presse lundi 20 mai à Cannes - AFP

Lundi, au procès, la procureure Ekaterina Denissova a estimé au contraire que le spectacle défendait le "terrorisme", le groupe djihadiste État islamique et "romantisait les hommes terroristes". Elle a également accusé les deux femmes d'avoir prôné un "féminisme radical". Mais pour leurs soutiens, ces accusations ne sont qu’un prétexte afin de "mettre au pas" deux artistes qui ont affiché leur opposition à l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

Leur procès fait écho à celui que Kirill Serebrennikov, qui fut le professeur d’Evguénia Berkovitch, a connu en 2017 pour détournement de fonds publics. Pour ses proches et les ONG, il s’agissait en réalité de contraindre au silence cet artiste membre de la communauté LGBT, à une époque où le Kremlin n’avait pas encore créé le "délit de propagande homosexuelle". Assigné à résidence pendant trois ans, le cinéaste avait finalement écopé d’une peine de sursis, au lieu des six ans de prison ferme demandés par le parquet.

Avec la guerre en Ukraine, nous sommes dans le monde que Limonov avait prophétisé dans ses essais les plus noirs
Kirill Serebrennikov

"Je crains qu’elles soient mises derrière les barreaux pour longtemps puisqu’elles risquent de 5 à 7 ans de prison", a confié Kirill Serebrennikov ce lundi à TF1Info à propos de ses deux compatriotes. "Pour rien puisque l’accusation ne fait même pas semblant de trouver quelque chose qui puisse la conforter. Moi, au moins quand je suis passé en procès, les autorités faisaient encore semblant. Mais désormais, elles sont complètement libres de leurs mouvements et elles peuvent tout se permettre."

Depuis son départ de Russie, Kirill Serebrennikov a terminé Limonov : The Ballad, un projet né avant la guerre en Ukraine. Et aussi mis en boite La Disparition de Josef Mengele, d'après le roman d'Olivier Guez, Prix Renaudot en 2017. Installé entre Berlin et Paris, il a également mis en scène une adaptation de la pièce de Tchekhov Le Moine Noir au Théâtre du Châtelet l’an dernier.

Festival de Cannes

"Je ne peux absolument pas me plaindre et j’ai même une vie encore meilleure qu’avant", avoue-t-il. "Nous ne sommes pas nombreux dans ce cas-là. Mais je crois qu’il faut mettre l’accent sur le fait que des artistes, des journalistes, des traducteurs, des personnalités russes superbement intéressantes sont aujourd’hui toutes réparties dans différents pays à travers l’Europe. Des gens profondément progressistes dans leur esprit et qui vont avoir besoin d'une nouvelle nationalité car pour certains leur passeport russe arrive à expiration." 

Interprété par le Britannique Ben Whishaw, Limonov : The Ballad met en scène un artiste qui a vécu en exil aux États-Unis dans les années 1970 où il fut SDF et majordome, puis dans les années 1980 en France où il a écrit plusieurs romans. De retour au pays, le Kremlin l’a empêché de se présenter à la présidentielle de 2012 en l’emprisonnant après une manifestation dénonçant le trucage des législatives qui ont donné la victoire aux proches de Vladimir Poutine. Il est mort en 2020 à l’âge de 77 ans.

Le film présenté à Cannes est l’adaptation de Limonov, le roman-récit d’Emmanuel Carrère, Prix Renaudot en 2011. "Il montre Limonov comme une sorte de Transformers", souligne Kirill Serebrennikov. "Un phœnix qui renaît sans cesse de ses cendres. Si bien que sa vie ressemble à un roman d’aventure. Ensuite, il y a la dimension politique de Limonov qui prend une toute autre dimension à cause de la guerre en Ukraine. Aujourd’hui, nous sommes dans le monde que Limonov avait prophétisé dans ses essais les plus noirs."


Jérôme VERMELIN

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