Interview

VIDÉO - Karin Viard à fleur de peau dans "Une mère" : "J’ai besoin d’être actrice pour vivre"

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 23 mars 2022 à 16h43, mis à jour le 23 mars 2022 à 17h14
JT Perso

Source : Sujet TF1 Info

Karin Viard est exceptionnelle dans "Une mère", le premier film de Sylvie Audcoeur en salle ce mercredi.
Elle y incarne une mère de famille brisée, confrontée au jeune meurtrier de son fils.
Un rôle intense et déjà à part dans sa carrière comme elle l’a confiée à TF1info.

C’est l’une des actrices les plus attachantes du cinéma français. L’une des plus éclectiques également, aussi à l’aise dans le drame que la comédie. Premier film de Sylvie Audcoeur, Une mère appartient définitivement à la première catégorie puisque Karin Viard y incarne une femme qui ne s’est jamais relevée de la mort de son fils lors d’une rixe entre ados. Lorsque le coupable ressort de prison, quelques années plus tard, elle fomente une terrible vengeance…

Couronnée par le César de la meilleure actrice pour Hauts les cœurs! en 1998 puis du second rôle féminin pour Les Chatouilles en 2019, la comédienne de 56 ans livre sans doute l’une des performances les plus troublantes de sa carrière face à Darren Muselet un jeune acteur à l’enfance difficile qu’on avait pu apercevoir dans Hors Normes du duo Nakache-Toledano. Pour TF1info, elle a accepté de raconter cette expérience intense…

Est-ce qu’il y a une "méthode" pour entrer dans un personnage aussi fort ? Faut-il y mettre de ses propres émotions comme ce que vous aviez fait sur Haut les cœurs! de Solveig Anspauch où vous étiez une mère enceinte atteinte d’un cancer ?

La méthode de travail, elle s’adapte selon les rôles. Ça dépend aussi des metteurs en scène. Certains dans leur scénario écrivent des didascalies du style : "À ce moment-là, elle pleure", "Elle rit", "Elle regarde étonnée". D’autres vous donnent des indications de jeu plus générales au moment de la lecture… Quand tu es acteur, tu vois la marge de manœuvre que tu as pour t’approprier un personnage. Il y a ceux qui te disent plus ou moins "fais ça !". Et ceux qui te laissent libre d’interpréter, ce qui est souvent ce que je préfère. Donc tu as à la narration du film, du metteur en scène. Et toi, de façon plus mystérieuse, tu as ta propre narration qui permet d’apporter d’autres choses. Tout ça dépend de la complicité avec le metteur en scène. Elle ne se décide pas. Elle va de soi, ou pas. Mais quand c’est le cas, tu as toute latitude pour voyager à travers toi-même. Et de te dire : ‘Et si j’étais cette femme-là ?’. 'Et si j’avais perdu mon enfant ?' 'Et si je me retrouvais face à l’assassin de mon fils dans un supermarché ?'. C’est difficile. Il faut plonger très loin dans l’imagination. Ça se renifle de façon plus ou moins consciente.

Être acteur, tu ne risques pas ta vie et tu ne sauves pas des vies non plus. Mais il y a des rôles qui viennent te grattouiller plus que d’autres

Karin Viard

Et vous l’avez fait cette fois ?

Oui parce je suis assez seule dans le film. J’ai un partenaire, Darren, mais globalement c’est mon point de vue, je suis de tous les plans, et le film respire à travers moi. Donc ça m’oblige à une plongée sans filtre. Parfois tu fais des films où le décor est un personnage. Où la mise en scène structure énormément le film et il faut s’inscrire dedans. Là le désir de Sylvie c’était de filmer une femme, en fait. Une mère qui raconte cette histoire-là. Forcément j’ai dû plonger un peu dans une sincérité, un côté un peu viscéral qui m’arrive peu, en fait.

Dès le début du film, on vous voit hurler de douleur à la sortie du tribunal. Je me suis dit que vous ne deviez pas être très bien après l’avoir tournée. À moins que ce soit le grand talent des acteurs de nous faire croire ce genre de choses…

C’est assez marrant parce que j’ai dit à longueur d’interviews que je savais faire la part des choses. Que je ne me confondais jamais avec mon personnage. Ce qui est vrai. Et qu’être acteur, tu ne risques pas ta vie et tu ne sauves pas des vies non plus. Que tout ça reste un peu au niveau de l’imaginaire, quand même. Mais il y a des rôles qui viennent te grattouiller plus que d’autres. Je me souviens effectivement de cette scène où je hurle en sortant du tribunal. Elle ne s’est pas faite du tout au début et heureusement parce que je l’appréhendais beaucoup. Elle s’est faite plutôt vers le dernier tiers du tournage. Je l’appréhendais parce que tu hurles de douleur et d’injustice. Et pour que le cri sorte "bien" (sourire) il faut quand même aller le chercher un peu. Mais bon, c’est douloureux mais ça va bien. C’est pour de faux. Mais parfois ce pour de faux t’oblige à aller chercher un peu loin.

Memento

Vous me rassurez presque…

C’est un personnage que j’ai adoré jouer, mais que j’ai trouvé difficile, en fait. C’était difficile de rester pendant sept semaines avec une femme douloureuse, en deuil, bourrée de violence. Dont le ressentiment n’a pas de fond tellement c’est un gouffre. Une femme qui s’interroge sur le pardon mais qui n’y arrive pas. Je n’en pouvais plus et du coup j’avais tout le temps envie d’échapper à ce personnage pour aller vers plus de joie, de gaieté. Mais comme je ne pouvais pas j’ai eu besoin de me rassembler, d’écouter de la musique, de rencontrer de la solitude. Moi qui adore être entourée, je me suis pas mal isolée. Pour me concentrer. Parce que si tu m’avais dit 'Hé, on va boire un coup ?', je ne demandais que ça. Sauf que j’ai sentie que je ne pouvais pas faillir. Que je ne pouvais pas me diluer et que je devais rester d’un bloc, comme ça, dans cette histoire.

Ce genre de rôle qui peut faire peur sur le papier, c’est ce qu’un acteur exige avec le temps, non ? 

Je ne cherche jamais la difficulté. Je cherche juste à assouvir mes désirs. Et mes désirs d’actrice, c’est d’avoir des rôles forts. Des rôles avec beaucoup de choses à jouer. Parfois on peut te proposer des rôles très flatteurs. Mais qui n’ont pas beaucoup de profondeur. Et moi ça me séduira toujours moins qu’un vrai rôle bien costaud à jouer. Mais je dirais que je n’ai pas moins peur, ni plus peur aujourd’hui que quand j’ai commencé. La complexité des rôles, tu la connais. Le plus compliqué, c’est quand je ne m’entends pas avec un metteur en scène. Parce que ça me coupe le désir.

Un acteur est très relié à l’inconscient d’un metteur en scène et il sait très bien s’il lui plaît ou non

Karin Viard

Ça arrive souvent de ne pas s’entendre avec le metteur en scène ? Ça ne se dit pas trop, en tout cas… 

Ça n’arrive pas souvent et heureusement. Parce que c’est cauchemardesque pour un acteur de ne pas s’entendre avec son metteur en scène. Et c’est cauchemardesque pour un metteur en scène de ne pas s’entendre avec son acteur principal. Un acteur n’a envie que d’une chose : plaire à son metteur en scène. Faire ce qu’il attend de lui. Quand tu lis la déception dans son regard, c’est atroce.

Sur Une mère, ça s’est d’autant bien passé que Sylvie est aussi actrice, non ? 

Ça s’est extrêmement bien passé mais tu peux avoir des acteurs qui tournent des films et qui ne savent pas parler aux acteurs. Et tout l’inverse aussi. Je pense que la meilleure façon de bien faire jouer un acteur, c’est de l’aimer très sincèrement. Mais là non plus ça ne se décrète pas. Tu peux aimer un acteur a priori, tu lui proposes un rôle et puis arrivé sur le plateau tu n’aimes pas comment il est, ce qu’il fait. Tu ne l’aimes pas. Après tu as beau faire semblant, un acteur est très relié à l’inconscient d’un metteur en scène et il sait très bien s’il lui plaît ou non. Sylvie, j’aime chez elle une forme d’honnêteté morale, de radicalité, cette volonté de ne jamais tomber dans la complaisance, de ne pas faire pleurer, ce qui aurait été très facile et très séduisant… Je la connais depuis très longtemps et c’est quelque chose que j’admire chez elle. Sans parler du fait qu’elle a travaillé comme un chien sur ce film, du scénario au tournage où elle connaissait chaque plan en détail. J’ai une admiration profonde pour elle.

Karin Viard et Darren Muselet dans "Une mère". - Memento Films

Vous donnez la réplique à un  quasi novice, Darren Muselet. Vous sentiez-vous une responsabilité particulière à son égard ? 

Darren a été pris parce qu’il ressemble beaucoup au rôle. Il a une énergie, il est viscéral, il n’est pas dans le cadre. Il a eu une éducation extrêmement discutable. Il est entouré de maltraitance émotionnelle. Et aujourd’hui c’est un jeune adulte. En plus il est acteur avec tout ce qu’il y a de déstabilisant. Sur le tournage, tu es soudain la personne la plus intéressante alors que toute ta vie, tu n’as reçu que des coups de pieds. Ça peut broyer des gosses. Et moi je me sens une responsabilité vis-à-vis de ça. Je l’ai pris comme une mère, en fait. Je l’ai un peu éduqué. En lui disant qu’être acteur, ce n’est pas être ce que tu es, mais être capable, par ton intelligence, d’interpréter ce personnage qui te ressemble. C’est ce petit écart qui va faire de toi un acteur. Je pense que je l’ai initié pour devenir un acteur et qu’il a fait ce travail. Parfois, je l’ai un peu poussé en disant 'je n’y crois pas'. Je sais que ça l’a beaucoup déstabilisé et que Sylvie l’a beaucoup accompagné, cadré. Mais je lui ai ouvert d’autres portes. En même temps, c'est un gosse que j’aime beaucoup, ultra touchant, qui a une merveilleuse sensibilité et l’envie d’apprendre. Mais qui n’a jamais été regardé comme ça. Pour moi c’est un merveilleux acteur en devenir. 

Le plus dur commence pour lui ? 

Absolument. C’est-à-dire ne pas répondre aux sirènes de la célébrité, de l’argent. Qu’il puisse rester sur une forme de concentration, d’honnêteté morale. Sur la valeur travail même si ça paraît rasoir. En même temps c’est ça qui va construire l’acteur qu’il doit être.

En vous écoutant je me dis que vous seriez une super metteur en scène, non ? 

Je pense que je pourrais coacher des acteurs, ce serait l’une de mes compétences, sans doute. Sauf que je ne pense jamais en termes d’image. Je sais quand la caméra est bien placée, c’est presque instinctif, je le sais sans trop savoir pourquoi. Mais pour le reste je ne pense qu’en termes d’enjeux et d’interprétation.

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Votre prochain film, ce sera Madame de Sévigné d'Isabelle Brocard. Ce sera quoi l’enjeu ? 

Ça raconte les rapports très compliqués de Madame De Sévigné avec sa fille (jouée par Ana Girardot – ndlr). Elle est devenue écrivain en lui déclarant un amour sanguin et elle s’inquiète pour elle à juste titre, parce que la gosse n’est pas cadrée, trop exaltée. La qualité de son inquiétude est excessive pour les autres. Mais pour moi, c’est assez normal et naturel. Je vais jouer une femme dont tout le monde dit qu’elle est folle d’aimer sa fille comme ça. Alors que moi je trouve qu’elle est très logique. C’est ça l’enjeu.

C’est encore un rôle de mère…

Je suis à un âge où je joue la mère de jeunes adultes ! Peut-être qu’un jour je jouerais les grand-mères et ce sera un peu plus douloureux (Rires). Après vieillir est un privilège, d’une certaine façon. Tout le monde ne l’a pas. J’essaie de m’en réjouir mais en même temps se voir vieillir à l’écran, ce n’est pas ce qu’il y a de plus facile non plus pour une femme. 

On remarque souvent qu’il y a moins de premiers rôles pour les femmes passé un certain âge. Ça vous inquiète ? 

Je vous dirais ça la prochaine fois ! (Sourire). Pour l’instant ça va. J’espère que j’aurais encore de très beaux rôles. À foison ! Parce que mon métier, c’est vraiment ce qui m’aide à vivre, beaucoup, beaucoup, beaucoup. Sans mon métier, sans le fait de travailler des rôles, jouer dans des films, la vie a beaucoup moins de saveur. Même si tu peux être épanoui par l’amour, par tes rapports avec tes amis et ta famille, il y a quelque chose de ma petite musique intérieure dont j'ai besoin. J’ai besoin de jouer tout le temps. J’ai besoin d’être actrice pour vivre. Je sens ça très profondément.

>> Une mère de Sylvie Audcoeur. Avec Karin Viard, Darren Muselet, Samir Guesmi. 1h27. En salle


Propos recueillis par Jérôme Vermelin

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