Dans "Notre-Dame Brûle", Jean-Jacques Annaud fait le récit de l’incendie de la cathédrale heure par heure.
Une reconstitution réaliste, spectaculaire mais aussi burlesque par instants.
Le cinéaste dit tout de ce projet fou à TF1info dans cet entretien à bâtons rompus.

C’est un homme de défi. Depuis le début de sa carrière, Jean-Jacques Annaud a fait de chacun de ses films un événement. Une occasion de se réinventer aussi. La Guerre du Feu, Le Nom de la rose, L’Ours, L’Amant… Des succès et des films tous différents les uns des autres. Après s’être essayé à la mini-série avec l’adaptation de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, il revient au grand écran avec Notre-Dame Brûle, le récit haletant de l’incendie de la cathédrale la plus célèbre du monde. Et du combat des pompiers de Paris pour la sauver des flammes. Un projet fou que ce passionné de 78 ans a raconté à TF1info avec enthousiasme et humour.

Êtes-vous impatient que le public découvre enfin ce film dont on a déjà beaucoup parlé ? 

C’est une bonne question et à vrai dire oui, je suis content ! Ça me fait plaisir d’inviter "mes amis" à le découvrir. Parce que c’est comme ça que je considère les gens qui sont allés voir mes films au bout d’un certain temps. J’ai l’impression de les connaître parce qu’ils me parlent de ce que j’ai fait pour eux. Et eux me connaissent aussi à travers mes films. J’ai un rapport très profond avec ce public qui me fait l’honneur de se déplacer pour voir ce que j’ai "tripatouillé" pendant des années. Pour essayer de leur apprendre quelque chose. Pour essayer de les faire rêver aussi. 

Je ne suis pas du tout religieux, je suis même complètement athée. Mais j’aime les lieux de culte. Quels qu’ils soient
Jean-Jacques Annaud

Avez-vous tourné Notre-Dame Brûle avec autant de passion que votre tout premier film, La Victoire en chantant, en 1976. Voire plus encore ? 

Avec moins d’inquiétude ! Ce qui est très très agréable, c’est de sentir qu’on maîtrise. En toute paix. Là, depuis un certain nombre de films, quand je suis sur le plateau, c’est tellement agréable. Parce ça me semble facile. Plus c’est compliqué, plus ça me semble facile ! J’ai quand même des dizaines d’années d’expérience. À vrai dire je suis metteur en scène depuis l’âge de 19 ans et demi. Ça va donc bientôt faire 60 ans que je ne fais que ça !  Et j’adore être sur un plateau. Placer cinq caméras, avoir des grues, des drones, c’est ma vie. Et j’ai des gens autour de moi qui sont formidables. Qui sont heureux de travailler sur les projets impossibles que je leur propose ! Donc c’est complètement réjouissant.

C’est vrai que vous étiez sans télévision le jour de l’incendie 

Oui ! J’étais parti dans une petite maison où je ne vais pas souvent et la télé ne marchait pas. Je voulais regarder l’interview de Macron, on était en pleine crise des Gilets jaunes, et rien à faire : je m’étais mis à quatre pattes, j’avais essayé tout un tas de trucs mais ça ne marchait pas. J’ai sorti une vieille radio et au moment où j’allume, j’entends qu’il y a de la fumée qui sort de Notre-Dame ! Moi, Notre-Dame, je connais par cœur. Lorsque je suis à Paris, j’habite à 150 mètres. Et en y réfléchissant bien, c’est la cathédrale qui a fait que, enfant, j’ai développé une passion pour le Moyen-Âge. J’ai même passé un certificat de licence d’histoire du Moyen-Âge ! J’ai photographié des cathédrales et des églises toute mon enfance. C’est bizarre, j’ai même un peu honte de le dire, mais aller jouer au ballon dans la rue avec mes copains, ça me faisait chier ! En revanche faire quatre heures de marche pour aller photographier une chapelle en haut de la vallée de la Maurienne, ça me passionnait ! Je revenais avec une image. Et ça me faisait rêver. Pourtant je ne suis pas du tout religieux, je suis même complètement athée. Mais j’aime les lieux de culte. Quels qu’ils soient. Quand j’ai fait Sept ans au Tibet, j’étais totalement transformé quand je rentrais dans un monastère avec tous ces moines en rouge qui chantaient les chants tantriques… ça me donnait des frissons ! Or je n’ai pas ce frisson quand je visite de beaux bâtiments qui d'un point de vue architectural sont probablement égaux.

Tout ce qui était vrai était tellement invraisemblable que ça en devenait comique. Et c’est une dimension que j’ai voulu préserver
Jean-Jacques Annaud

Notre-Dame Brûle, c’est un film mystique ? 

Il n’y a pas la volonté, en tout cas. Mais tout simplement quand vous filmez un lieu sacré, il y a quelque chose d’autre qui se passe. Si vous filmez dans un supermarché, c’est difficile de trouver la spiritualité ! Même s’il y en a une, probablement, quelque part, bien cachée sous les oranges. Récemment je suis allé au Mali, où j’ai visité la mosquée de Djenné. C’est le plus grand bâtiment de terre du monde. C’est d’une beauté extraordinaire dans sa simplicité, complètement émouvant. Ces lieux de prière, de méditation, de rencontre, qui touchent aux moments essentiels de la vie, que ce soit la naissance ou la mort, c’est particulier. Il se passe quelque chose et le seul fait d’être dans ces lieux-là, même lorsqu’on n’est pas du tout croyant, il y a quelque chose qui se passe. 

Votre film a une dimension mystique, il est spectaculaire aussi. Mais il a également un côté burlesque. Vous nous montrez qu’un incendie en plein cœur de Paris à 18h, c’est une sacrée tuile… 

C’est ce qui m’a séduit dans cette histoire mais c’est la vie qui est comme ça, vous savez. Dans tous les moments dramatiques, vous avez des fous rires. C’est une manière de prendre du recul, sans doute. Mais là en effectuant les recherches, j’ai vu qu’il y avait du Buster Keaton là-dedans. Tout ce qui était vrai était tellement invraisemblable que ça en devenait comique. Et c’est une dimension que j’ai voulu préserver. Si vous ne faites des films que tragiques, ou que comiques, les gens s’identifient moins parce qu’ils savent très bien que ça ne se passe pas comme ça en réalité. Imaginez : vous enterrez quelqu’un et vous avez le hoquet ou vous faites des prouts…. Ça ne veut pas dire que vous n’aimez pas le défunt. C’est juste la vérité d’une situation. En fait il y a toujours un axe qui permet de voir la comédie dans le drame.

Les pompiers, ce sont des gens simples qui ont la vocation de risquer leur vie pour sauver la vie des autres
Jean-Jacques Annaud

Vous me disiez avoir plus de maîtrise qu’à vos débuts. Malgré tout vous avez dû relever un challenge plus difficile que les autres sur ce film ? 

Tout était compliqué. Et c’est pour ça que c’était bien ! Plus c’est compliqué, plus vous préparez. Et plus vous avez des collaborateurs qui sont intéressés. Je le vois dans le regard d’un acteur. Si je lui propose la même chose que ce qu’il a fait depuis 30 ans, c’est-à-dire courir avec un flingue à la main dans un couloir du métro, où jouer un drame familial autour d’une pizza… Mais il s’emmerde lorsque je lui raconte l’histoire ! Il s’endort ! Au contraire si comme je l’ai fait pour La guerre du feu il m’arrive de dire : tu seras cul nu, pieds nus et tu courras sur des cendres brûlantes en hurlant de borborygmes qui ne seront pas sous-titrés… Eh bien là j’ai un acteur qui se réveille face à moi ! C’est pareil avec ce film : quand je dis à mes jeunes acteurs qu’ils vont passer trois semaines à éteindre des feux avec de vrais pompiers, qu’ils vont passer la nuit sans dormir dans un camion… Ils sont excités ! Parce que c’est une aventure. Pas encore une fois un truc banal ! Notre métier, c’est soi-disant la création. Mais la création, c’est l’innovation. Si l’innovation c’est copier les 10.000 trucs que vous avez vus dans les années précédentes, c’est d’un ennui farouche !

Les pompiers qui ont éteint l’incendie de Notre-Dame, ce sont des superhéros ? 

Non ! Justement ! C’est tout le contraire. Le superhéros, il arrive, il sait qu’il va tout gagner, qu’il va prendre la Terre et la sauver avec sa musculature tatouée. Mais là, ce sont des gens simples qui ont la vocation de risquer leur vie pour sauver la vie des autres. On est dans un autre monde. Les pompiers, ils ne veulent surtout pas être des héros. Mais toute la journée, ils font des actes héroïques. Vous savez, j’ai passé huit ans de ma vie à Los Angeles. Qu’est-ce que c’est un déjeuner à Los Angeles ? Vous êtes face à quelqu’un qui est immensément riche et qui vous dit 'J'ai encore fait une merde qui cartonne'. Et puis soudain 'Excuse-moi, je dois y aller' pour prendre sa Ferrari et aller chez le psychanalyste. Mais attendez, les pompiers lorsqu’ils rentrent chez eux ils ne disent pas qu’ils viennent sauver cinq personnes, qu’ils ont éteint un feu et sorti une personne en chaise roulante par le balcon. Ils rentrent chez eux et ils ne disent rien. Moi, quand ils m’ont raconté leurs histoires c’est avec une modestie incroyable ! Il a fallu que je les pousse. Par exemple lorsqu’ils me disaient 'J'ai reçu des gouttes lourdes'. Je leur disais 'C’est quoi les gouttes lourdes ?' Et ils me répondaient : 'C’était le plomb de la toiture qui me tombait dessus'. Et moi : 'Mais pourquoi vous ne me l’avez pas dit avant ?'. Et eux : 'Ben parce que c’était juste des gouttes lourdes'. Ils ont une distance formidable, surtout pour des gens comme moi. J’ai passé ma vie dans le monde du cinéma. C’est le monde de Tinseltown, de la ville artificielle. Mais la réalité de la vie des gens du cinéma, c’est que ce sont des gens malheureux. Parce qu’ils n’ont pas les rôles qu’ils veulent, etc. Les pompiers, ce n’est pas ça. C’est tout le contraire.

Sans spoiler, le film laisse planer une énigme : qu’est-ce qui a fait brûler Notre-Dame

Ce n’est pas mon propos. Il y aura peut-être des films qui seront des enquêtes. Moi ce n’est pas une enquête. Mon sujet, c’est une star internationale, blessée, mourante, attaquée par le pire des démons. Il est charmant, le feu. Il est chaud, il brille dans la nuit, il nous aide et il nous carbonise. C’est le méchant parfait. Et les secours sont empêchés. Donc le film est un film de suspense. Et on est pris aux tripes parce qu’on se demande comment on va réussir. C’est un des grands principes du suspense hitchcockien. Ce n’est pas de savoir que la cathédrale est toujours debout. On le sait qu’elle est toujours debout. Le suspense, c’est de savoir ce qui va faire que la cathédrale ne va pas tomber. Et c’est un suspense de meilleure qualité, je crois, que de savoir qui a fait le coup. Encore une fois c’est un travail d’enquêteur. Mais ce n’est pas le même film. De toute façon à l’heure actuelle on ne sait pas. On saura peut-être.

Vous n’avez pas une conviction ? 

Je ne peux pas en avoir, je ne suis pas enquêteur. Même si j’ai accès à des secrets que les enquêteurs ne connaissent pas. Et je les ai montrés dans le film. 

Savez-vous déjà quel sera votre prochain défi ? Pensez-vous en trouver un plus grand que celui-là ? 

Absolument ! Oui, bien sûr ! Jean Renoir disait qu’on est l’homme de son dernier film. Il faut attendre que ce dernier film grandisse tout seul. Je lui ai donné la vie. Lui va s’occuper de la mienne dans le futur.

>> Notre-Dame Brûle de Jean-Jacques Annaud. Avec Samuel Labarthe, Jean-Paul Bordes, Mikael Chirinian. 1h50. En salle mercredi.


Propos recueillis par Jérôme Vermelin

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