VIDÉO - Juliette Binoche, femme de ménage dans "Ouistreham" : "Jeter les choses derrière soi, c’est une façon de mépriser"

Propos recueillis par Jérôme Vermelin
Publié le 13 janvier 2022 à 8h32
JT Perso

Source : Sujet Digital LCI

L'essentiel

INTERVIEW – La comédienne Juliette Binoche est l’héroïne de "Ouistreham", l’adaptation du livre de Florence Aubenas par le romancier Emmanuel Carrère, en salle ce mercredi. Elle y livre une performance aussi bluffante qu’engagée.

Juliette Binoche s’est battue pour porter à l’écran Le Quai de Ouistreham, le livre-témoignage de Florence Aubenas, paru en 2010. Dans cette formidable adaptation signée Emmanuel Carrère, elle incarne Marianne Winkler, une romancière qui se fait passer pour une demandeuse d’emploi afin de décrire la réalité de la crise économique et sociale. À mi-chemin entre le documentaire et la fiction, la comédienne est entourée d’actrices non-professionnelles qu’elle a dirigé elle-même. Sensible et déterminée, elle s’est confiée à LCI…

C’est vrai que vous avez convaincu Emmanuel Carrère de réaliser le film ? 

En fait, c'était la condition de Florence Aubenas pour qu’elle vende les droits de son livre. Elle voulait que ce soit Emmanuel qui l’adapte. Alors je l’ai appelé et il n’était pas contre, mais pas pour non plus parce qu’il était en plein milieu de ses écritures pour Le Royaume. Après un certain temps, après avoir dîné ensemble tous les trois, ça a fait son chemin en lui. Et à la fin, il en avait très envie. Moi j’avais pensé à lui parce que j’avais vu La Moustache (avec Vincent Lindon, en 2003 - ndlr) mais aussi son documentaire tourné en Russie, Retour à Kotelnitch. Ça m’avait beaucoup inspiré et ça m’avait donné envie de travailler avec lui. Ce n’est pas un réalisateur ordinaire, puisque c’est d’abord un écrivain. Mais il est doué, il a un vrai sens de l’image. Il n’est pas prétentieux non plus. Sur le tournage, il était ravi que les techniciens lui proposent des choses. Moi, il m’a donné la responsabilité du jeu en me disant "moi, je n’y connais pas grand-chose". Il a ce côté humble mais il y avait aussi une sureté chez lui dans la structure générale de l’histoire, dans la structure émotionnelle des scènes aussi.

J’ai senti chez ces femmes qui jouent avec moi dans le film une responsabilité de leur vie. Une responsabilité de dire leur réalité

Juliette Binoche

Quel aspect vous attirez le plus dans le projet ? Jouer un personnage très proche de Florence Aubenas ? Ou la thématique très sociale du récit ?

C’était que toutes ces personnes qui sont dans l’invisible, ces femmes et ces hommes aussi puissent être vus et entendus. C’est vraiment le thème. Et j’ai trouvé que le livre permettait d’aller au plus proche de ces femmes, en particulier. Ma responsabilité, c’était qu’elles existent. Qu’elles soient le plus elles-mêmes. Ce sont des métiers difficiles, où on est sans arrêt en train de courir, on est mal payé, on travaille à des heures impossibles, très tôt ou tard… Et j’ai senti chez ces femmes qui jouent avec moi dans le film, une responsabilité de leur vie. Une responsabilité de dire leur réalité. C’est ça qui m’a donné envie de faire le film. Et qui m’a poussé à insister auprès de Florence et d’Emmanuel. 

Il a vraiment fallu insister ? 

Il s’est passé beaucoup de temps avant que l’éditeur accepte de lâcher les droits, ça a été très compliqué. À un moment, il ne voulait plus que je joue dans le film. Il voulait quelqu’un d’autre pour jouer Florence, ou plutôt Marianne. À ce moment-là, Emmanuel a dit "dans ce cas-là, je ne fais pas le film". Au début du projet, je voulais aussi produire le film mais Emmanuel n’était pas d’accord, ce que j’ai trouvé un peu blessant, humiliant. Ce à quoi je lui ai répondu que vu que je devais être humiliée à l’écran, c’était un pas de plus pour jouer dans le film ! (Rires). Mais je l’ai accepté.

Quand les gens sont méprisés, quand ils ne sont pas vus, c’est là qu’il peut y avoir une colère. Pour moi inclure et considérer chacun, ça fait partie d’une société saine

Juliette Binoche

Est-ce important pour vous de raconter l’histoire de ces femmes maintenant, en 2022 ? 

Maintenant et toujours ! Les métiers qui sont vus comme des "petits métiers" de l’extérieur sont souvent méprisés. On leur accorde peu d’importance et c’est pour ça qu’on les appelle les invisibles, dans le livre comme dans le film. Et ça me touche de voir comment ce service qui est rendu n’est pas considéré. Moi la première j’en ai besoin dans mon quotidien. Or si on n’inclut pas ces personnes dans un ensemble, c’est aussi triste qu’injuste. Et puis quand les gens sont méprisés, quand ils ne sont pas vus, c’est là qu’il peut y avoir une colère. Pour moi inclure et considérer chacun, ça fait partie d’une société saine. D’un minimum. 

Ce film sort quelques semaines avant la présidentielle. Faut-il le montrer aux candidats à l’Élysée, histoire qu’ils n’oublient pas ces invisibles ?   

Je pense qu’il faudrait le montrer à tout le monde, en fait. Pas seulement au président. La conscience d’une société, l’idée d’une entraide, c’est à chacun de l’avoir. Ne serait-ce que par son comportement au quotidien. Ça peut être dans la rue, un restaurant, un hôtel. Chez soi. Si on a quelqu’un qui vous rend le service de nettoyer, de ranger derrière vous, il y a une attitude à avoir. Parce qu’on est reliés les uns aux autres. Et jeter les choses derrière soi, c’est une façon de mépriser. Sans faire de la morale, il y a une certaine attention à voir. Et si elle n’est pas naturelle, il faut qu’elle soit éduquée. Ce film permet de le voir, je crois.

Pour faire le livre, Florence Aubenas s’était fait passer pour une demandeuse d’emploi. Est-ce que ça ressemble, d’une certaine manière, au métier d’acteur ? 

Oui, je crois. Parce que c’est une démarche qui permet de se rapprocher de la peau de quelqu’un. Dans sa réalité, ses contradictions, ses difficultés. Ses joies aussi. Il y a l’envie de descendre dans la rue pour voir ce qui s’y passe. Et il y a des moments où moi, en tant qu’actrice, j’interviewe les personnes, je vis avec. Et vivre avec, c’est une façon de connaître. Alors oui il y a un mensonge, dans le film comme dans le livre, mais c’est avec une intention de faire voir, de donner un autre regard.

C’est mentir pour dire la vérité ? 

C’est mentir non pas pour tromper mais pour faire voir. Pour aider à comprendre l’autre. Pour retisser des liens. Et changer notre attitude. 

>> Ouistreham de Emmanuel Carrère. Avec Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne. En salles.