VIDÉO - "Je n'aime pas tellement cette époque" : Sylvain Tesson se livre sans fard dans "Sept à Huit"

par Virginie FAUROUX Propos recueillis par Audrey Crespo-Mara
Publié le 3 mars 2024 à 20h47

Source : Sept à huit

L'écrivain Sylvain Tesson est le portrait de la semaine de "Sept à Huit".
Dévoreur de kilomètres à pied, à cheval ou à vélo, il s'est confié sur ses multiples aventures, parfois semées d'embûches, face à Audrey Crespo-Mara.
Retrouvez ici l'essentiel et le replay de cet entretien.

"Li-ber-té", voilà trois syllabes qui résument à merveille l'écrivain-voyageur Sylvain Tesson. Même après l'accident qui a fracassé en 2014 son visage et son corps, il a toujours voulu repartir. Car sans voyage, sans marche, Sylvain Tesson estime ne pas avoir de raison d'être. Une soif d'ailleurs, dont ses parents lui ont donné le goût dès son plus jeune âge. Dès ses sept ans, il s'échappait de la maison familiale pour aller dormir dans les arbres du jardin. À tel point que son père, le journaliste et écrivain Philippe Tesson, décédé en 2023, disait de lui qu'il était "un enfant sauvage". "C'est pour essayer de retrouver mon état d'enfance que je voyage. Je suis en mouvement perpétuel", explique l'intéressé dans la vidéo de "Sept à Huit" en tête de cet article.

"Mettre en péril sa vie"

Ce dévoreur de kilomètres a à son actif la traversée de l'Himalaya à pied, les steppes d'Asie centrale à cheval, le tour du monde à vélo. Et lorsqu'il décide de poser son sac pendant six mois, il choisit de le faire dans une cabane de 9 m², perdue sur la rive occidentale du lac Baïkal, en Sibérie. À chacune de ses aventures, un livre est né dont certains couronnés de succès comme "La Panthère des neiges" (prix Renaudot en 2019). Une vie jalonnée de périls. Les regrette-t-il ? "On est bien idiot au fond d'être obligé de mettre en péril sa vie pour se rendre compte de sa valeur. Si j'avais été sage, je n'aurais pas eu besoin d'aller exposer ma vie pour en comprendre la valeur", affirme-t-il. 

Jusqu'au drame. Car ce grand bourlingueur à travers le monde, est aussi un passionné d'escalade sur les toits de Paris. Mais à force de jouer avec son destin, il vous rattrape. Une chute d'une dizaine de mètres, lors d'une nuit d'ivresse en août 2014, le plonge dans un coma qui aurait pu lui être fatal. Pour autant, Sylvain Tesson balaie cette mésaventure d'un revers de main. "Je ne garde pas de souvenirs de mon accident. J'essaie de ne pas en garder et je crois même que l'oubli est une des médications les meilleures. Il faut oublier ses malheurs parce que si on macère trop, on finit par ne plus jamais avoir envie de continuer à vivre", lâche-t-il. 

Son corps meurtri aurait pu devenir un frein à ses envies d'ailleurs. "J'avais besoin de ce corps puisque c'était mon véhicule et que j'ai voué ma vie au mouvement et aux voyages. Il me fallait donc un véhicule en ordre de marche", assène-t-il. Une seule solution s'offre alors à lui : traverser la France à pied à travers ses "chemins noirs", du nom de son livre adapté au cinéma avec Jean Dujardin. "La marche a été ma guérison. C'est un bénéfice anatomique, musculaire, psychologique, physiologique, mental, moral, c'est extraordinaire. Je sentais une sorte de sève végétale qui réinvestissait mon corps", décrit-il. 

J'ai l'impression que le chiffre a remplacé le verbe, que la comptabilité a remplacé l'inspiration, l'épargne a remplacé l'aventure.
Sylvain Tesson

Cette seconde chance, Sylvain Tesson est bien décidé à ne pas la laisser passer. Pour ce faire, quoi de mieux que de prendre à nouveau le large en suivant les côtes, de la Galice à l'Écosse. Un périple dont il a tiré son dernier récit de voyage, "Avec les fées". "Tout est incroyablement beau dans la rencontre du soleil, de la mer et de la terre. C'est le miracle de la côte celtique", admet-il. Mais cette quête inassouvie n'est-elle pas le signe d'une envie à chaque fois renouvelée de se soustraire au monde dans lequel il vit ? "Je n'aime pas tellement cette époque. Je la trouve conduite par l'extase technique et soumise aux chiffres, à la statistique. J'ai l'impression que le chiffre a remplacé le verbe, que la comptabilité a remplacé l'inspiration, l'épargne a remplacé l'aventure. Alors, ça me fait un peu de peine parce que je la trouve moins poétique que certaines époques que je fantasme", assure-t-il. 

Et tout en admettant être un peu conservateur, il poursuit : "Je crois que la croyance au progrès est une farce. Comme si l'homme évoluait et l'humanité s'améliorait. Le progrès est peut-être le développement d'une erreur. Il y a peut-être un progrès de la violence, un progrès de la folie, un progrès de la bêtise. Est-ce que c'est ce que nous voulons ?", s'interroge-t-il, avouant par exemple qu'il n'est pas un homme connecté. "Je n'ai pas beaucoup de goût pour les bracelets électroniques. Le portable vous emprisonne et vous oblige. Je ne suis pas un valet, quand on me sonne, je n'accours pas (...). La mise en communication permanente et très rapide de huit milliards d'êtres humains les uns avec les autres serait une bonne nouvelle, moi, je ne le crois pas", tranche-t-il. 

Sylvain Tesson est plutôt convaincu qu'il fait bon vivre dans d'autres états. "L'état de silence, l'état de solitude, l'état de réflexion, de retrait avec soi-même", ânonne-t-il. Une utopie ? "C'est peut-être ma lâcheté qui fait que je préfère tomber amoureux d'une montagne que d'une femme. Le glissement de terrain est plus rare que la dispute de couple", assure-t-il, tout en laissant planer un doute. "Peut-être que ma quête du Graal à moi ne serait pas uniquement de circuler autour du monde, mais de rencontrer une présence, une fée, une femme. Alors, je ne suis plus amoureux que des paysages maintenant"

Un aveu à peine chuchoté. On n'en saura pas plus. Seule certitude, Sylvain Tesson ne veut pas d'enfants, et l'assume avec une conclusion en forme de pirouette : "Il y a suffisamment de monde qui s'occupe de la perpétuation de l'espèce, tout le monde a l'air d'y trouver un grand intérêt, mais nous allons arriver vers dix milliards d'êtres humains et on ne peut pas circuler porte Maillot, pourquoi en rajouter, franchement".


Virginie FAUROUX Propos recueillis par Audrey Crespo-Mara

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