(R)ÉVOLUTION - Alors que le bitcoin demeure encore assez largement un outil de spéculation, cette cryptomonnaie s'est invitée ces derniers mois au Salvador. Devenue monnaie officielle aux côtés du dollar, elle est, en théorie, acceptée dans tous les commerces.

Toujours très volatile, le cours du bitcoin évolue en cette mi-décembre aux alentours des 48.000 dollars. Des fluctuations que les possesseurs de la cryptomonnaie suivent de près, mais qui sont également scrutées par les responsables politiques, conscients que l'émergence de cet instrument monétaire pourrait modifier le fonctionnement économique de nos sociétés.

Le député LaREM Jean-Michel Mis a ainsi expliqué récemment avoir sollicité Bruno Le Maire, le ministre de l'Économie, sur la question. Plus précisément, il a voulu en savoir davantage sur "les conséquences juridiques en France de cette reconnaissance du Bitcoin comme une devise" au Salvador. 

Cette petite république d'Amérique centrale, qui compte moins de 7 millions d'habitants, a en effet défini le bitcoin "comme la monnaie nationale", note-t-il. Une décision bien réelle et récente, qui pose autant de questions qu'elle suscite d'opposition au sein de la population.

Au Salvador, la seule monnaie officielle demeurait le dollar américain depuis 2001. Un choix opéré à l'époque par les dirigeants du pays pour garantir une stabilité monétaire et prévenir les fluctuations importantes des cours et les risques de dévaluation du "colon salvadorien", alors utilisé. Pourtant, depuis l'adoption en juin d'une nouvelle loi, le bitcoin se trouve lui aussi désigné comme monnaie officielle. Le gouvernement se félicitant de devenir le "premier pays au monde" à prendre une telle décision.

"Le président de la République, Nayib Bukele [...] a indiqué que le Salvador s'associera à Strike, une société de paiement numérique", précisait il y a quelques mois un communiqué des autorités. Sur le papier, il s'agit de permettre à la population de disposer d'un portefeuille numérique sur lequel stocker des bitcoins, et de permettre de payer librement dans tous les commerces via un ordinateur ou un smartphone. "L'État garantira la convertibilité automatique du bitcoin en dollar", précisait le gouvernement juste avant l'été.

Début septembre, trois mois après l'annonce d'une adoption du bitcoin, la loi est entrée en vigueur. Signifiant du même coup l'ouverture de 200 bornes auxquelles convertir des dollars en bitcoins. Des spécialistes ont par ailleurs indiqué que si le dollar restait utilisé comme référentiel dans la vie ordinaire, il serait théoriquement possible aux salariés de demander s'ils le souhaitent une rémunération dans cette cryptomonnaie. Payer ses impôts, par ailleurs, est rendu possible en bitcoin. 

Entre risques et opportunités

Si le Salvador a fait le choix de donner au bitcoin une place prépondérante dans le fonctionnement de son économie, il faudra encore du temps pour évaluer l'intérêt de son adoption. La défiance d'une large part de la population en témoigne, avec des manifestations contre le pouvoir en ce début décembre : dans les cortèges, des slogans anti-bitcoin sont notamment déployés, tandis que des opposants expliquent craindre que cette monnaie ne profite pas aux plus pauvres, tout en soulignant les risques liés à cette adoption. Côté gouvernement, on se montre toutefois volontariste : "Nous avons plus de trois millions de comptes courants en bitcoin, ce qui plus que double le nombre de comptes bancaires", explique Félix Ulloa, le vice-président du Salvador, cité par Euronews.

De retour du pays, un entrepreneur français spécialisé dans le bitcoin a confié dans un récent podcast que la monnaie restait en cours d'adoption. Il évaluait ainsi à environ 20% la proportion de commerces équipés pour accepter le bitcoin. Pour les autorités, il s'agit en tout cas d'un risque important, puisque si le dollar présentait l'avantage d'une grande stabilité, le bitcoin demeure bien plus volatil en raison de son absence de régulation. Si le cours venait à monter, le pari du président pourrait se révéler gagnant. N'oublions pas, toutefois, que depuis sa création à la fin des années 2000, le bitcoin a subi d'importantes variations. Des hausses fulgurantes, certes, mais aussi plusieurs "krachs", voyant sa valeur fondre en quelques jours. Une instabilité que les opposants au pouvoir salvadorien mettent en avant, au même titre que nombre d'experts internationaux. 

Outre les incertitudes relatives au manque de visibilité sur l'avenir du bitcoin, des voix s'élèvent pour craindre que le pays ne devienne un haut lieu du blanchiment d'argent. En parallèle, des observateurs voient dans cette décision une manière pour le pouvoir salvadorien d'éviter d'éventuelles sanctions internationales, décidées entre autres par les États-Unis en réponse aux dérives autoritaires observées depuis la prise de pouvoir du président Nayib Bukele. La destitution de multiples magistrats début mai avait été qualifié par l'ONG Human Rights Watch de "coup d'État", rappelle le Monde.

Le gouvernement, en tout cas, contre vents et marées, milite pour son projet. Il rappelle régulièrement que 70% de la population ne dispose pas de compte bancaire et que plus de 20% de son PIB provient de transferts d'argent en provenance de l'étranger (en majorité depuis les États-Unis). Ces mouvements d'argent – aujourd'hui effectués par le biais d'établissements bancaires – se traduisent par des frais importants, que les dirigeants du Salvador souhaitent contourner via l'usage du bitcoin.

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Thomas DESZPOT

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