La France face à une sécheresse majeure

Agriculture : "La sécheresse globale a plus d’un mois d’avance"

Propos recueillis par Aurélie Loek
Publié le 19 mai 2022 à 17h03, mis à jour le 20 mai 2022 à 10h21
JT Perso

Source : JT 13h Semaine

Alors que la France va enregistrer son mois de mai le plus chaud en France, les conséquences pour les agriculteurs sont déjà très importantes.
Selon Serge Zaka, docteur en agrométéorologie, plusieurs centaines de millions d'euros pourraient être perdus si la sécheresse continue.

Mai 2022 devrait être le mois de mai le plus chaud de l'histoire de France. Une mauvaise nouvelle pour les agriculteurs, pour qui la période des semis, particulièrement sensibles à la chaleur, a commencé. Selon l'agro-météorologue Serge Zaka, scientifique engagé sein de l'entreprise ITK (Intelligence Technology Knowledge), les professionnels du secteur auraient déjà enregistré 10 à 20% de pertes. Et cela pourrait s'accroitre, dans un contexte où le marché du blé s'emballe. Retour sur les conséquences de cette vague de chaleur sur le secteur agronome.

Quelle est la situation actuelle ?

Serge Zaka : On se dirige vers le mois de mai le plus chaud de France. L’ancien mois de mai le plus chaud, c’était en mai 2011. Là on va le battre, et pas que d’un peu. C’est aussi le 39e jour d’affilée qu’on est au-dessus des normales de saison, ce qui est, en soit, un record. Pour les précipitations, on sera dans les mois de mai les plus secs des mois de mai français. Pour l’instant, on est très sec. Au niveau des sols, on mesure l’indice hydrique entre 0 et 1. Quand on s’approche de 1, le sol est à saturation en eau et quand on est à 0, il y a plus d’eau. Là, on est entre 0,5 et 0,6, ce qui équivaut à ce qu’on observe normalement fin juin. La sécheresse globale a un peu plus d’un mois d’avance, ce qui est très conséquent. 

Qu’est-ce qu’il se passera en juin, juillet, août si les prévisions saisonnières de Météo France, qui présagent un temps sec et chaud, se confirment, sachant qu’on part avec un départ très négatif ? C’est particulièrement inquiétant. Surtout que les températures très élevées qu’on va observer ces prochains jours augmentent l’évapotranspiration, ce qui dessèche encore plus la végétation et le sol. Donc la chaleur accentue la sécheresse.

Nous ne sommes pas censé avoir ce type de temps en mai

Serge Zaka

Quelles sont les conséquences de cette situation sur les cultures ?

Historiquement, en France, nous ne sommes pas censé avoir ce type de temps en mai. Donc  les périodes les plus sensibles à la sécheresse sont au mois de mai, parce que normalement on n'a pas de sécheresse et de chaleur. On fait tout pour que la période de sensibilité et cette période de chaleur ne se croisent pas. Et cette année, malheureusement, ça se croise. Si c'est le cas seulement un ou deux jours, pas de problème. Mais là ça fait depuis 38 jours. Les conséquences sur le blé sont donc irréversibles. Elles sont d'ailleurs déjà visibles. Si un épi de blé sèche et tombe, même s’il repleut au mois de juin, c’est trop tard. Toutes les pertes qu’on a actuellement sont irrattrapables. 

Les pertes qu’on constate actuellement, sont de l'ordre de moins 10% sur les sols les plus profonds à moins 20% sur les terres les plus fragiles. Si la sécheresse continue, on pourrait descendre à des pertes beaucoup plus conséquentes qui iraient de moins 20 à moins 40% sur l’ensemble du territoire. Ça représente plusieurs centaines de millions d’euros. On sera alors vraiment dans des niveaux bas de production.

La sécheresse a grignoté 7% des surfaces agricoles depuis les années 1960

Serge Zaka

Cette vague de chaleur pourrait-elle se reproduire dans les années à venir ?

Complètement. Dans les années 1960, on avait 5% des terres agricoles en France qui étaient concernées par la sécheresse. Dans les années 2010 à 2020, on en avait 12%. Donc la sécheresse a grignoté 7% des surfaces agricoles depuis les années 1960. C’est une tendance de fond, et dans les années 2050, cette tendance dépassera surement les 20%. Il va falloir dès maintenant qu’on réfléchisse, s’adapte pour atténuer cet impact. Il faut transformer les conclusions de recherche en action terrain et c’est là où c’est le plus difficile.

Quelles sont les solutions pour les agriculteurs ?

Les agriculteurs peuvent décaler les périodes de semis, les mettre plus tôt pour éviter la sécheresse. Mais à cela s'ajoute la problématique du gel. Si on décale trop les semis, on risque de couper la production avec le gel, au lieu de la couper avec la sécheresse. C’est très compliqué. On peut aussi modifier les variétés qu’on utilise et là ça demande du temps. Parce qu’entre le début de la recherche et la mise sur le marché, il faut sept à dix ans. Mais dans sept à dix ans, le réchauffement climatique aura avancé donc on aura des nouvelles variétés qui seront déjà obsolètes. 

On a ensuite la possibilité de planter de nouvelles espèces, de remplacer par exemple le maïs par du sorgho, de trouver des céréales plus résistantes à la sécheresse, moins consommatrice d’eau. Mais là aussi, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut alors créer de nouvelles filières, ça demande plusieurs dizaines d’années. Par conséquent, l'État doit intervenir dès maintenant pour créer ces filières-là et préparer l’avenir.

Les agriculteurs sont 1000 fois plus conscients du changement climatique que le grand public. Ce sont les premiers concernés et ce sont les premiers qui observent le réchauffement. Depuis les années 2000, ils sont confrontés à toutes les problématiques de modification de leurs pratiques. Par exemple, ils ont commencé à travailler sur les sols, qui sont très importants dans un contexte de changement climatique. Un sol avec plus de matières organiques, c’est un sol qui en retour a plus d’eau. 

Pour avoir plus de matières organiques, il faut moins labourer, il faut avoir des cultures intermédiaires... Cette protection du sol, qu'on appelle "l'agriculture de conservation des sols", elle existe déjà en France depuis 20 ans, mais elle a du mal à s’étendre. Il faut des actions politiques pour pouvoir promouvoir cette agriculture par rapport à d’autres. Les résultats scientifiques sont là, la volonté est là, à présent il faut passer à l’action et ce ne sont pas les agriculteurs seuls qui peuvent passer à l’action. Il doit y avoir forcément des aides économiques de la part de l’État.


Propos recueillis par Aurélie Loek

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