REPORTAGE - "C'est toujours un crève-cœur !" : quand des bateaux de pêche bretons doivent partir à la casse

par M.L | Reportage : Mathilde Guénégan et Caroline Blanquart
Publié le 5 mars 2023 à 19h35, mis à jour le 6 mars 2023 à 9h20

Source : JT 13h WE

La filière de la pêche est en pleine mutation, à la fois à cause du Brexit et du prix des carburants.
L'État a proposé à des patrons de pêche de détruire certains de leurs bateaux contre une subvention.
Des décisions souvent inéluctables, mais déchirantes pour de nombreux pêcheurs.

Ses jours sont comptés : il ne reste plus que deux sorties en mer au "Hent ar mor" ("la route de la mer" en breton), avant d'être envoyé à la casse. Avec sa coque noire et blanche, sa cabine cerclée de lignes rouges, ce chalutier vieillissant de 32 ans est devenu trop difficile à entretenir. "C'est l'un des bateaux concernés par le plan de sortie de flotte", soupire Ludovic Le Lay, directeur de l'armement au sein de l'entreprise "Hent Ar Bugale" de Loctudy, dans le Finistère, dans le reportage du 13H de TF1 en tête d'article. 

Le navire pâtit tout d'abord de la flambée des prix du carburant : chaque fois qu'il part pêcher quatorze jours en haute mer, il consomme 25.000 litres de carburant, soit 18.000 euros. En ajoutant la rémunération des cinq membres de l'équipage et des quotas de pêche très restrictifs depuis le Brexit, l'activité n'est plus rentable. "C'est toujours un crève-cœur de voir partir les bateaux", regrette le responsable, une main sur la barre du chalutier. En contrepartie d'une aide européenne d'un million d'euros, cette entreprise va détruire deux de ses six bateaux. 

"Il fait partie de ma vie"

Le gouvernement a lancé ces derniers mois un plan de sortie de flotte pour ceux qui n'ont pas pu obtenir de licences de pêche du Royaume-Uni et des îles anglo-normandes ou dont l'activité a fortement diminué. Cette enveloppe globale de 65 millions d'euros doit profiter à 90 navires français, soit 3% de la flotte nationale, a annoncé en février le secrétaire d'État à la Mer Hervé Berville. La Bretagne, la région qui compte le plus de bateaux, est aussi celle qui va en perdre le plus : 45 navires, soit 4% de sa flotte.

Le sort des marins qui travaillaient sur ces chalutiers est au cœur de toutes les interrogations. Sur le "Hent ar mor", dix personnes pêchaient depuis plusieurs années. "On va essayer de replacer un maximum des marins en interne, voir ce qu'il sera possible de faire", avance Ludovic Le Lay. Au port de Loctudy, quatre bateaux partiront à la casse d'ici à cet été, à commencer par l'"An Triskell", dès lundi. À quelques kilomètres de là, au port de Guilvinec, le premier port de pêche artisanale de France, c'est une vingtaine de chalutiers, soit la moitié de la flotte, qui seront détruits. 

Lionel Morveen a hésité longtemps : ce marin pêcheur ne possède qu'un seul bateau, le Kerflouz, un navire déjà âgé de 37 ans et qui nécessite d'importants investissements. Le plan d'aide lui a proposé 800.000 euros, plus du double de la valeur de son vieux bateau, mais il n'a pas pu s'y résoudre. "Je suis né dedans, j'ai fait ça toute ma vie, c'est la seule chose que je sais faire. C'est la plus grosse partie de ma vie", confie-t-il. "C'est peut-être un tas de ferraille, mais il fait partie de ma famille."

La criée plongée dans l'incertitude

Au-delà du cas des pêcheurs, c'est toute une filière qui est en crise. Réduire la taille de la flotte signifie aussi qu'il y aura moins de poisson à décharger, à préparer et à vendre chaque jour. À la criée du Guilvinec, les professionnels estiment que l'activité portuaire va fortement baisser dans les semaines à venir : d'ici à cet été, avec la destruction programmée des chalutiers, elle devrait chuter de 30%, ce qui menace directement 800 emplois. 

"On va voir au fur et à mesure, mais il va y avoir obligatoirement des dégâts", anticipe un salarié. "On craint qu'il y ait des jours où il n'y ait pas du tout de poissons à la vente, et si on va le chercher ailleurs, on risque de le payer un peu plus cher", s'inquiète aussi Cédric Autret, un employé de marée à la Pêcherie des embruns, de Penmarch. Une situation d'autant plus préoccupante que le secteur de la pêche est l'un des principaux employeurs de la région. Pour de nombreuses communes du littoral breton, son maintien est vital. 


M.L | Reportage : Mathilde Guénégan et Caroline Blanquart

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