Grace aux efforts des particuliers et des entreprises, la consommation d'eau a baissé en France en 2023.
Une bonne nouvelle alors que le changement climatique entraîne des épisodes de sécheresse plus intenses.
Mais celle-ci met en lumière une autre difficulté : le modèle de financement des services de l'eau en France, décrit comme "à bout de souffle".

Ces dernières années en France, les épisodes de sécheresse et de canicule se sont multipliés et intensifiés. Si les nappes phréatiques sont en meilleur état cette année par rapport à l'an dernier, la situation est toujours complexe dans les Pyrénées orientales. Une situation qui n'a pas échappé aux Français, particuliers et entreprises. 

En effet, selon des données dévoilées jeudi, ils ont en moyenne baissé leur consommation de 3 à 4% en 2023. Un recul inédit, selon la Fédération française des entreprises privées de l'eau (FP2E), la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR) et Intercommunalités de France qui ont compilé ces chiffres. Les années précédentes, la baisse observée était en effet de l'ordre de 0,5 à 1% en moyenne. 

Jusqu'à 10% de baisse à Carcassonne

Mieux, en 2023, celle-ci a même parfois atteint 10% dans certains territoires, à Carcassonne par exemple. Pour la plupart des acteurs, c'est "l'effet 2022" : la sécheresse historique et généralisée marquée par des restrictions d'eau dans la quasi-totalité des départements de l'Hexagone a durablement marqué les esprits.

Selon Régis Banquet, président d'Intercommunalités de France chargé de l'eau et président de la communauté d'agglomération de Carcassonne, cette accentuation de la baisse se poursuit cette année : "Sur les quatre premiers mois, sur ma collectivité, je suis à 3% de moins", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse.

L'effort vient des particuliers, mais aussi des entreprises. En mars dernier, une cinquantaine de grosses entreprises et industries françaises se sont ainsi engagées à réduire leur consommation. Du côté des industries, en sus des politiques de sobriété et des investissements dans des équipements plus économes en eau, la baisse est aussi due à un ralentissement de l'activité en raison de la crise (une raison conjoncturelle qui explique aussi la baisse des émissions de gaz à effet de serre du secteur en 2023).

30 milliards pour les fuites et pour lutter contre la pollution

Mais cette bonne nouvelle a un revers. Elle met en lumière le déficit de financement des services de l'eau en France. Car dans le modèle actuel, les recettes des services d'eau et d'assainissement sont assises sur les volumes d'eau consommés à plus de 80%, la part fixe de l'abonnement se limitant à 15-20%". Donc, qui dit moins d'eau consommée, dit moins de recettes liées à sa distribution.

La situation financière des agences de l'eau n'est pas bonne en France. Et cela ne va pas s'arranger : de lourds investissements doivent être réalisés pour rénover les réseaux et résorber les fuites. En dévoilant son "plan eau" en mars 2023, Emmanuel Macron avait notamment évoqué les 170 "points noirs" sur le territoire où les pertes d'eau dans les réseaux de distribution atteignent 50%, soit un litre sur deux. 

Si les acteurs de l'eau avaient relevé à l'époque le besoin urgent de financements, beaucoup s'étaient inquiétés de n'avoir rien reçu six mois après ces annonces.

Un mur d'investissements
Hervé Paul, vice-président de la FNCCR

"Un mur d'investissements" se dresse face aux services de l'eau, a résumé jeudi Hervé Paul, le vice-président de la FNCCR. Selon les données présentées, 30 milliards d'euros seront nécessaires dans les prochaines années pour renouveler les réseaux et lutter contre "les sujets de pollution". Ces dernières semaines, plusieurs analyses sont en effet venues démontrer le niveau de pollution des eaux françaises, notamment aux polluants éternels

Actuellement, le montant du budget annuel de l'eau en France est de l'ordre de 20 milliards d'euros, et le "plan eau" venait ajouter une enveloppe annuelle supplémentaire de 6 milliards d'euros. Largement insuffisant, selon les acteurs, alors que les défis vont se multiplier dans les années à venir. Ainsi, pour Régis Banquet, le modèle de financement à la française est tout simplement "à bout de souffle".

Selon les résultats d'une enquête présentés jeudi, neuf collectivités sur dix "considèrent qu’il sera plus difficile de financer le service dans les 5 ans à venir". Elles évoquent dans la même proportion une augmentation à venir du prix de l'eau, considéré comme trop faible aujourd'hui. "Malgré une forte hétérogénéité entre territoires, il s’élève en moyenne à 4,30€/m³ soit 0,8 % du budget des ménages à comparer à l’énergie pour le chauffage (4,7 %) ou la téléphonie (2 %)", peut-on lire dans l'étude.

Le groupe de travail mis en place par la FP2E, la FNCCR et Intercommunalités de France adresse donc 25 propositions aux pouvoirs publics pour "donner plus de latitude aux collectivités et pratiquer des tarifications plus adaptées à leur territoire".

Il demande notamment de "rendre obligatoire le comptage de tous les prélèvements dans le milieu, quels que soient les usages". Aujourd'hui, seuls les prélèvements les plus importants doivent le faire. Or, pour la plupart des acteurs, demeure cette idée que les Français, entreprises et particuliers, ne connaissent pas le prix de l'eau. Le groupe de travail recommande d'ailleurs le déploiement de "compteurs communicants pour permettre aux usagers de connaître et maîtriser leurs consommations, et aux collectivités de fixer une tarification adaptée aux besoins du territoire". 

Certaines collectivités locales ont d'ores et déjà mis en place des tarifications progressives : à Montpellier, les plus gros consommateurs paient plus cher, tout comme à Dunkerque. Dans la métropole de Toulouse, une tarification saisonnière entrera en vigueur à partir du 1ᵉʳ juin : consommer en été, quand la ressource est rare, sera plus cher que consommer en hiver. Enfin, à partir du 1ᵉʳ janvier 2025, pour "inciter" ses abonnés à la sobriété, Eau du Grand Lyon proposera trois tranches tarifaires évolutives. Des évolutions recommandées par le groupe d'experts.

Enfin, parmi les autres recommandations, les trois organismes suggèrent aussi "d'harmoniser à 40% minimum le plafond de la part fixe" et d'augmenter le budget des agences de l'eau.


Marianne ENAULT

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