Huit États de l'UE, emmenés par la France, ont appelé Bruxelles à vérifier la conformité d'une mesure britannique.
En cause : la décision de Londres d'interdire la pêche de fond dans 13 aires marines protégées situées dans les eaux du Royaume-Uni.
Depuis, un véritable bras-de-fer s'est engagé sur le sujet.

Décision politique ou véritable avancée environnementale ? Depuis le mois de mars, plusieurs pays de l'Union européenne, la France en tête, s'opposent à une décision britannique. Londres a en effet décidé d'interdire 13 aires marines protégées (AMP) à la pêche de fond. Une mesure qui concerne aussi bien les pêcheurs britanniques que ceux des Vingt-Sept et qui provoque la colère de la France. Paris dénonce une décision "potentiellement discriminatoire" et demande à l'Union européenne de vérifier "la conformité" de la mesure, avant la tenue, le 23 mai, d'un "comité spécial sur la pêche" entre la Commission européenne et le Royaume-Uni. Retour sur cette dispute en pleine mer.

Aires marines protégées britanniques interdites à la pêche de fond
Aires marines protégées britanniques interdites à la pêche de fond - BLOOM

Que signifie la décision britannique ?

La mesure a été adoptée par l'Organisation de gestion marine britannique. Elle prévoit l'interdiction des bateaux de pêche de fond, à compter du 22 mars, dans 13 aires marines protégées du Royaume-Uni, soit 4000 km² de côtes anglaises. Le but : protéger les habitats des "traînées dévastatrices laissées par les engins de pêche qui utilisent des techniques qui raclent les fonds marins", détaille l'Organisation britannique. Au cœur de la mesure, on trouve l'interdiction du chalutage de fond, une technique de pêche qualifiée par de nombreux scientifiques comme "la plus destructrice au monde" pour les écosystèmes.

À terme, le gouvernement britannique devrait même augmenter le nombre de ces AMP où les activités de pêche de fond sont interdites, et les autorités visent 28 sites en "protection haute" selon les standards internationaux d'ici la fin de l'année, le tout pour répondre aux objectifs fixés lors de la COP15 de Montréal de protéger 30% des terres et des mers de la planète d'ici 2030.

Mais la décision ne passe pas du côté des pêcheurs français et européens, habitués à se rendre dans les eaux britanniques pour leur activité. Selon un rapport de l'ONG Oceana paru en mars, les aires marines protégées du Royaume-Uni accueillent régulièrement des chaluts de fond européens : les pêcheurs britanniques n'y représentent que 6% de l'effort de pêche. Les navires de l'UE y sont, eux, très présents. Parmi les plus concernés : ceux des Hauts-de-France avec les ports de Dunkerque, Calais et Boulogne-sur-Mer, ce dernier se situant juste en face des zones de pêche concernées par l'interdiction du 22 mars.

Une décision "discriminatoire" et "hautement politique" ?

Conséquence : la France, la Belgique, le Danemark, l'Espagne, l'Irlande, les Pays-Bas, le Portugal et la Suède ont lancé une coalition pour demander à Bruxelles de "vérifier la conformité" de la décision britannique avec l'accord de commerce et de coopération passé au moment du Brexit et qui régule l'accès des pêcheurs européens aux eaux territoriales britanniques. "Nous allons fournir des éléments tendant à démontrer que les aires marines protégées envisagées par le Royaume-Uni ne satisfont pas aux critères de proportionnalité et non-discrimination prévus" par cet accord, a expliqué à l'AFP le ministre français chargé de l'Europe, Jean-Noël Barrot.

Une "démarche courageuse" pour Olivier Le Nézet, président du Comité National des Pêches Maritimes. "On est sur un sujet hautement politique. Pour moi, ces aires marines protégées sont discriminatoires, c'est une évidence", affirme-t-il à TF1info. Il pointe que pour certains pêcheurs de Boulogne-sur-Mer, cette interdiction impacte 100% de leur activité ; et dénonce une volonté britannique d'exclure les Européens de ses eaux, plutôt qu'une réelle ambition de protéger la mer. "L'environnement est devenu un outil politique après le Brexit (...) On est en train de se faire virer manu militari des eaux du Royaume-Uni par une approche environnementale qui est détournée de son but de protection. C'est scandaleux. Sous couvert de protéger la biodiversité, on va exclure la totalité des activités des flottilles européennes des eaux du Royaume-Uni", dénonce Olivier Le Nézet. 

L'enjeu est d'autant plus important que 60% des ressources en poisson pêchées par les navires européens le sont dans les eaux britanniques. "Et cette décision ne va pas régler le problème", assure le président du Comité National des Pêches. "Ça va juste déplacer l'effort de pêche dans les eaux européennes, ce qui va créer des problèmes de cohabitation", promet-il, jugeant la mesure "scandaleuse". Selon Paris, l'impact sur la pêche française de la fermeture des AMP britanniques s'élèverait à 5 millions d'euros par an, soit six fois plus que pour les pêcheurs britanniques. La pêche belge, elle, serait encore plus impactée. 

Une "hypocrisie" française ?

Si la décision britannique provoque la colère des États européens et des pêcheurs, elle est en revanche largement saluée par les ONG de défense de l'environnement. Côté Royaume-Uni, la Blue Marine Fondation dénonce auprès du Guardian "l'hypocrisie française" et estime que la France "joue un jeu idéologique ridicule, en récupérant le soutien de ses pêcheurs au chalut et en ne tenant pas compte des règles". Greenpeace se félicite, elle, d'une décision "qu'il va falloir appliquer dans les eaux françaises". "Le chalutage de fond est une technique de pêche destructrice, elle a contribué depuis des décennies à l'effondrement des ressources de poissons en Europe et dans le monde", pointe auprès de TF1info François Chartier, chargé de campagne océan à Greenpeace France.

Bloom salue la "détermination exemplaire" du Royaume-Uni sur le dossier, et rappelle que ces aires marines ont été désignées "en se basant sur des évaluations scientifiques". L'ONG de défense des océans fustige aussi l'attitude du gouvernement français. "Ce que fait la France, en allant attaquer le Royaume-Uni, témoigne de sa volonté constante et affichée de mépriser nos objectifs internationaux et les recommandations scientifiques qui font consensus", dénonce auprès de TF1info Swann Bommier, responsable du plaidoyer pour Bloom. Le gouvernement français est en effet régulièrement pointé du doigt pour sa politique concernant les aires marines protégées sur son territoire, avec de vastes zones étiquetées "AMP" mais toujours ouvertes à des pratiques comme le chalutage de fond. 

François Chartier pointe ainsi l'incohérence française dans la protection de l'océan : "La France est vraiment très proactive et fait un bon boulot sur l'extraction minière dans les hauts fonds marins notamment, mais ça n'enlève pas le fait que sur le sujet des AMP, la politique est catastrophique". Un constat partagé par Swann Bommier : "Le gouvernement s'entête à défendre le chalut envers et contre tout allant jusqu'à déployer des moyens diplomatiques pour faire pression et torpiller l'ambition écologique de nos voisins".

La France n'est d'ailleurs pas la seule à mener cette politique. Au grand dam des ONG environnementales, une partie des Vingt-Sept, dont Paris, s'étaient opposés l'an dernier à l'appel de la Commission européenne à interdire le chalutage de fond dans les aires marines protégées de l'UE d'ici 2030, s'alarmant, par exemple, de l'impact socio-économique.


Annick BERGER

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