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Quand les climatosceptiques se servent de la statue de la Liberté pour nier la montée des eaux

Publié le 16 mars 2023 à 19h00, mis à jour le 17 mars 2023 à 10h14

Source : Sujet TF1 Info

Deux photos de la statue de la Liberté, prises à plus de 100 ans d'intervalle, servent d'illustration à une thèse climatosceptique.
La similarité entre les deux images est censée démontrer que la montée globale du niveau des eaux serait un mythe.
Un raisonnement qui ne tient pas la route, selon les spécialistes.

Malgré les mises en garde des experts du climat, les multiples rapports du Giec et études scientifiques, des discours climatosceptiques continuent de se répandre. C'est encore le cas ces derniers jours sur les réseaux sociaux, où deux photos de la statue de la Liberté sont présentées comme la preuve que la hausse globale du niveau des mers serait un mythe. "Voilà à quoi ressemble une élévation catastrophique du niveau de la mer", lance la publication en anglais, relayée parmi des communautés francophones qui contribuent à sa propagation.

Qu'observe-t-on ? Le célèbre monument, photographié en 1898 puis en 2017. En apparence : une grande similitude. Le niveau de l'eau ne semble ainsi pas avoir évolué, laissant à penser qu'en plus de 100 ans, le changement climatique n'a pas eu d'impact. De quoi faire bondir les experts du climat et les scientifiques qui s'intéressent au niveau des mers et des océans. 

Des arguments détricotés

Chercheuse au CNRS, Julie Deshayes évolue au sein du Laboratoire Océanographie et du Climat : Expérimentations et Approches Numériques (le bien nommé "LOCEAN"). Si elle s'étonne de l'écho rencontré par un tel message, visionné plus de 15 millions de fois, elle prend toutefois un moment pour l'étudier en détails et en proposer une analyse critique. Ne pas observer de différence entre ces deux images constitue-t-il une preuve de l'absence de montée des eaux ? Non, tranche la spécialiste.

D'emblée, elle incite à s'intéresser aux marées, "dont l'amplitude peut très fortement varier" d'un endroit du globe à l'autre. Et qui exposent clairement les limites de ce raisonnement. "Imaginez deux photos du Mont-Saint-Michel, l'une très ancienne prise à marée haute et l'autre plus récente à marée basse : la différence sera majeure", souligne la chercheuse. Elle cherche cependant sur Internet une carte de l'amplitude des marées et constate qu'à l'emplacement de la statue de la Liberté, à New York, le niveau des eaux ne varie que très peu au gré des marées, d'une trentaine de centimètres environ. Bien moins que sur les côtes normandes ou bretonnes : "Les gens qui ont relayé à l'origine ces photos sont malins", glisse Julie Deshayes, "ils ont choisi un lieu où l'influence des marées n'est que peu perceptible." Pas de quoi, pour autant, rendre leurs conclusions climatosceptiques crédibles.

Au large de New York, la présence d'un courant marin comme le Gulf Stream n'est plus négligeable, poursuit la représentante du CNRS. "C’est une région dynamique où plusieurs processus vont interagir. Les fluctuations du niveau de la mer sont ainsi soumises à l'influence de multiples facteurs." Quel sera dans cette zone l'impact concret du changement climatique ? "Il est difficile de spéculer, la région se révèle très complexe", reconnaît-elle. Le problème majeur, avec cet exemple, vient du fait qu'en "se focalisant sur un endroit précis où les manifestations du réchauffement seraient minimes ou difficilement perceptibles, on tire ensuite des conséquences sur le climat global". Un "paradigme" délicat à appréhender, "que les climatologues doivent gérer actuellement", dit-elle.

L'experte insiste sur le fait qu'à travers la planète, la hausse du niveau des eaux est loin d'être uniforme. De la même manière que la surface de la Terre est faite d'irrégularités, "il y a une topologie de la surface de la mer, avec ses irrégularités". Cela tient notamment à la température des mers et océans, très variable. "L’eau chaude prend plus de place, et inversement", schématise l'océanographe physicienne, "et une eau qui prend plus de place va s’élever". La hausse qu'observent les scientifiques est d'ailleurs en très grande majorité liée au réchauffement des eaux à l'échelle mondiale. En parallèle, il ne faut pas négliger le rôle d'autres facteurs, comme les précipitations, la pression atmosphérique, les vents ou les courants. Tous sont susceptibles de faire varier le niveau des mers, et aident à comprendre les grandes disparités observées d'un lieu à l'autre. 

La révolution des satellites

Pour mesurer avec efficacité l'évolution à travers le temps du niveau des eaux, les chercheurs peuvent compter sur la précision des satellites. Afin de tenir compte des fluctuations liées aux marées, aux vagues ou au courant, ils prennent des mesures en grand nombre en des points précis sur une longue échelle temporelle, qui permettent de lisser les variations et de faire émerger des évolutions de fond d'une période donnée à une autre. Grâce à ces outils modernes, les chercheurs disposent de preuves irréfutables de la montée des eaux, qu'ils ont notamment mises en avant dans les publications du Giec.

"Avant les satellites, on utilisait des marégraphes", note Julie Deshayes, "les premiers dataient de la seconde moitié du XIXe siècle." Encore utilisés aujourd'hui, "ils font souvent des observations très différentes en fonction de leur emplacement, mais les moyennes à l'échelle du globe attestent elles aussi d'une hausse du niveau de la mer liée à son réchauffement." Se pencher sur New York ou sur n'importe quel autre lieu précis pour évaluer l'impact mondial du réchauffement conduira forcément à des conclusions biaisées. 

Si toutes les régions du monde ne seront pas touchées de la même manière par l'élévation des mers et des océans, les conséquences se font déjà ressentir. Y compris en France : "Je pense aux photos qui montrent des infrastructures le long des côtes de la Martinique, des restaurants par exemple, fermés à cause de la progression des eaux. Et c'est encore pire dans les îles du Pacifique", soupire la spécialiste du CNRS. "Ça m’étonne encore de voir un tel photomontage émerger, alors que l’on constate tous la fréquence croissante des événements climatiques extrêmes."

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Thomas DESZPOT

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