C'est la deuxième cause d'indemnisation pour les catastrophes naturelles en France, derrière les inondations.
Le phénomène de "gonflement-retrait des argiles" s'étend dans l'Hexagone, provoquant des fissures dans les habitations.
Un nouveau rapport, que TF1 vous dévoile, alerte sur les conséquences de cette "bombe sociale".

C'est une menace invisible, mais aux conséquences bien réelles pour des millions de Français. L'association Conséquences publie, jeudi 23 mai, un rapport inédit qui regroupe l'ensemble des données disponibles sur les "maisons fissurées" dans l'Hexagone. Le document, que TF1info a pu consulter, alerte sur une "bombe sociale" qui pourrait mettre des millions de logements supplémentaires en péril dans les années à venir. Car avec le changement climatique dû aux activités humaines, les "retraits gonflements des argiles" (RGA) s'étendent sur le territoire métropolitain. Explications.

20 millions de personnes touchées

Le phénomène est déjà bien connu dans certaines régions françaises. Le RGA concerne les mouvements des sols liés à leur assèchement. "Ces sols argileux changent de volume en fonction de leur humidité. Quand on cumule manque de pluviométrie et forte chaleur, ou températures anormalement hautes, l'évapotranspiration augmente. Donc les sols se rétractent, se tassent. Lorsque les mouvements se produisent sous les maisons, les structures travaillent et peuvent casser, et fissurer les habitations", explique Sébastien Gourdier, chef d'unité au Bureau de Recherche Géologique et Minière (BRGM). 

Selon les données du ministère de la Transition écologique, près d'une maison sur deux (48%) sur le territoire métropolitain présentent aujourd'hui un risque "moyen à fort" pour les retraits gonflements des argiles, soit 10,4 millions de logements. Au total, ce sont plus de 20 millions de personnes qui sont touchées, d'après les données de la Caisse Centrale de Réassurance (CCR), publiées dans le rapport de Conséquences, particulièrement dans les régions Centre-Val-de-Loire (67% de la population concernée), Occitanie (49%), Nouvelle Aquitaine (46,8%), Bourgogne-Franche-Comté (44%) et PACA (39%).

Le phénomène est lent et dépend de la répétition des sécheresses et de la nature des sols. Mais avec le changement climatique dû aux activités humaines, ces périodes d'assèchement sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues en France, entraînant une hausse des sinistres liés aux RGA. "Pour les deux décennies passées, le retrait gonflement des argiles a rapidement progressé, comme le montre les données liées aux reconnaissances de 'catastrophe naturelles'. Tout en s'étendant sur l'ensemble du territoire français, le RGA progresse vers l'est", détaille Samy Kraiem, climatologue pour la startup Callendar qui a participé à l'étude et confectionné une application web permettant aux particuliers de savoir si leur logement ou futur logement est concerné par le risque RGA. 

Jusqu'à +1000% de déclaration de sinistres

Les cartes de Conséquences montrent que trois régions ont vu le nombre de déclarations de sinistres exploser sur les 20 dernières années : le Grand Est (+564% sur la période 2006-2022 par rapport à la période 1989-2005), la Bourgogne Franche-Comté (+314%) et Auvergne-Rhône-Alpes (+234%). "On a clairement une extension du phénomène vers le nord et vers l'est avec le changement climatique", analyse Sébastien Gourdier. "Le climat se modifie petit à petit avec une remontée vers le nord d'un climat que l'on connaissait plutôt au sud. Si le phénomène RGA était historiquement plus présent dans le quart sud-ouest et en centre Val-de-Loire, il a beaucoup progressé récemment en Bourgogne Franche-Comté, dans le Grand Est et dans les Hauts-de-France". 

Carte des plus fortes progressions régionales pour les reconnaissances de "catastrophes naturelles" sécheresse
Carte des plus fortes progressions régionales pour les reconnaissances de "catastrophes naturelles" sécheresse - Association Conséquences

Parmi les départements les plus concernés par cette hausse : le Nord et la région de Lille, mais aussi la Haute-Marne (+1132% de déclarations de sinistres sur la période 2006-2022 par rapport à la période 1989-2006), le Gard (+1032%), la Loire (+738%), la Haute-Saône (+638%) et le Bas-Rhin (+568%). Une donnée qui s'explique par le changement climatique, mais aussi, en partie, par une hausse des déclarations des sinistres en raison de la documentation de plus en plus précise des retraits RGA au titre des catastrophes naturelles.

Les départements les plus touchés par la hausse des reconnaissances de catastrophes naturelles pour sécheresse
Les départements les plus touchés par la hausse des reconnaissances de catastrophes naturelles pour sécheresse - Conséquences

Au total, en France, sur les 20 dernières années, les déclarations de sinistre en lien avec les RGA ont augmenté de +145%. Et les modélisations réalisées par les experts montrent que la tendance va se poursuivre. Selon les scénarios de hausse des températures, le "poids" des sécheresses pourrait encore s'alourdir avec 16,2 millions de logements qui pourraient être touchés en risque "moyen à fort" par les retraits RGA à l'horizon 2050 pour un réchauffement à +2,7°C, soit un scénario médian. Pour le scénario sur lequel le gouvernement base ses politiques d'adaptation, soit une hausse des températures de +4°C, ce pourrait être 17,3 millions d'habitations qui seraient à risque "moyen à très fort" de se fissurer en raison des RGA, soit 99% du parc pour les maisons individuelles. 

Modélisation du risque de l'aléa sécheresse à l'horizon 2050 dans différents scénarios de hausse des températures
Modélisation du risque de l'aléa sécheresse à l'horizon 2050 dans différents scénarios de hausse des températures - I4CE, OID, Conséquences

Le tout avec un coût important : au moins 2,1 milliards d'euros chaque année à l'horizon 2050 pour adapter le parc immobilier, contre environ 700 millions d'euros actuellement, pointe le rapport de Conséquences. "Toutes les modélisations existantes montrent que la tendance va se poursuivre, mais de manière plus ou moins rapide en fonction de notre trajectoire climatique", prévient Samy Kraiem. "La question se pose des coûts économiques et sociaux du phénomène, de l'impérative nécessité d'une meilleure prévention et adaptation. Et bien évidemment d'infléchir la tendance pour éviter un scénario à +3 ou +4°C qui verrait une grande partir du parc immobilier en péril".

Comment s'adapter ?

Si la lutte contre le phénomène des maisons fissurée passe principalement par une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement global, des solutions existent pour permettre aux personnes exposées de limiter les risques. Une politique qui concerne les résidents de maisons individuelles, les principales touchées par le phénomène RGA en raison de leurs constructions relativement légères et souples et de leurs fondations superficielles, quand les mouvements argileux se déroulent à un ou deux mètres de profondeur. 

"On va chercher à réduire les oscillations dans l'humidité des sols, l'impact des cycles sécheresse/pluie sur cette humidité, qui est responsable des retraits et des gonflements des argiles", détaille Sébastien Gourdier. Une adaptation au "cas par cas" pour les habitations, mais qui passe par l'imperméabilisation des sols ou la gestion de la végétation. Pour tenter de trouver les meilleures solutions, France Assureurs a lancé un vaste programme d’expérimentation nommé "Initiative Sécheresse" sur 5 ans pour évaluer l’efficacité dans le temps de différentes solutions de prévention sur 300 maisons sélectionnées pour leurs caractéristiques comparables dans différents territoires.

Une adaptation d'autant plus importante que, dans un rapport publié en février 2022 et qui s'appuyait sur des projections de la CCR et de Météo-France, la Cour des Comptes a alerté sur l'augmentation attendue du phénomène de retrait-gonflement des argiles sur les décennies à venir. Une hausse qui serait susceptible de compromettre la soutenabilité du régime de catastrophe naturelle. 

Une donnée confirmée en 2023 dans un rapport de la Commission des finances du Sénat qui a estimé que les sinistres liés à la sécheresse entre 2020 et 2050 pourraient représenter un coût de 43 milliards d'euros, soit trois fois plus que les trois décennies précédentes. Le régime des catastrophes naturelles ne serait alors plus en mesure de dégager assez de réserves pour couvrir les sinistres à l’horizon 2040.


Annick BERGER

Tout
TF1 Info