"Unabated" : qu'est-ce que ce terme crucial qui divise les experts à la COP28 ?

par Annick BERGER avec AFP
Publié le 7 décembre 2023 à 22h29

Source : TF1 Info

Les "unabated fossil fuels" sont au cœur des discussions lors de la COP28 qui se déroule aux Émirats arabes unis jusqu'au 12 décembre.
L'issue des négociations pourrait même reposer sur une ambiguïté autour de ces combustibles fossiles non adossés à des dispositifs de captage de carbone.
Car les experts ont du mal à s'accorder sur ce que signifie réellement le terme "unabated".

Un mot qui pourrait tout changer. Alors que les négociateurs et les experts présents à la COP28 aux Émirats arabes unis mènent des négociations intenses - les plus importantes depuis le sommet de Paris en 2015 - pour parvenir à un accord, l'issue de ces discussions pourrait reposer sur une notion cruciale : les "unabated fossil fuels", ou les énergies fossiles produites et consommées "sans mesure permettant de réduire de manière substantielle" la quantité de gaz à effet de serre émis tout au long du cycle de production, selon la définition assez vague donnée dans le dernier rapport du Giec

Une qualification peu précise qui est au cœur des enjeux de la COP28, car les experts peinent à se mettre d'accord sur ce que recouvre réellement le mot "unabated". Une partie, "abated", désigne généralement le captage des émissions avant qu'elles ne soient rejetées dans l'atmosphère et plusieurs négociateurs du sommet considèrent ainsi que les énergies fossiles désignées par ce terme sont celles qui ne comportent pas de dispositif de captage et de stockage de carbone (CSC), un système qui piège les émissions de carbone - principal gaz à effet de serre responsable du changement climatique - à la sortie des sites industriels.

L'une des options controversées et retenues dans le projet d'accord de la COP28, publié cette semaine, contient d'ailleurs un appel à accélérer "les efforts visant à éliminer progressivement" les "unabated fossil fuels" et à réduire leur utilisation pour atteindre la neutralité carbone d'ici à 2050. Une autre option consiste également à "abandonner rapidement le 'unabated coal power'" au cours de cette décennie, soit l'énergie alimentée au charbon sans mesure pour récupérer le CO2. Des appels qui, selon comment ils sont interprétés, permettraient de laisser fonctionner les sites industriels utilisant du pétrole, du gaz ou du charbon sans rien changer à condition que ceux-ci disposent d'un dispositif de CSC.

D'autant que les taux de compensations ne sont pas fixés et plusieurs experts s'inquiètent de ce qui pourrait entrer dans ces "unabated fossil fuels". "En l'absence de critères clairs, n'importe quel taux de capture - par exemple, 50 à 60% - des émissions de carbone pourrait être considéré comme réduit ", a ainsi alerté auprès de Carbon Brief le Dr. Alaa Al Khourdajie, chercheur à l'Imperial College de Londres.

Pas assez efficace et coûteux

Problème : l'efficacité du captage et du stockage de carbone, défendu par l'industrie pétrolière et les pays producteurs, est largement remise en cause pour atteindre l'objectif fixé par le Giec, qui estime que les émissions de gaz à effet de serre doivent être réduites de près de moitié au cours de cette décennie pour contenir le réchauffement en dessous de +1,5°C. Cela implique de remplacer rapidement les combustibles fossiles par des énergies renouvelables, affirment les experts, qui notent que le CSC n'a guère de rôle à jouer dans ces 10 prochaines années qui seront cruciales. 

Ainsi, en 2022, 35 installations dans le monde ont piégé un total de seulement 45 millions de tonnes de CO2, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Or, il faudrait réduire les émissions mondiales de 22 milliards de tonnes "au cours des sept prochaines années", a répété Sultan Al Jaber, président de la COP28, qui dirige par ailleurs la compagnie pétrolière émiratie Adnoc. D'où cet avertissement de l'AIE : "Même à grande échelle, le déploiement des CSC resterait bien en deçà de ce qui est requis" pour atteindre la neutralité carbone.

Le risque d'une dépendance excessive

Un constat partagé par la High Ambition Coalition, qui regroupe des pays comme la France, le Kenya ou la Colombie. Dans une déclaration publiée avant les négociations sur le climat, elle a déclaré que les technologies de réduction n'avaient qu'un rôle "minime" à jouer pour décarboner l'énergie, estimant que le monde ne peut "pas l'utiliser pour donner un feu vert à l'expansion des combustibles fossiles". Pire, selon une analyse du groupe Climate Analytics, une dépendance excessive à l'égard du CSC à grande échelle - et une performance insuffisante - pourraient entraîner un excédent de 86 milliards de tonnes d'émissions de gaz à effet de serre entre 2020 et 2050.

Par ailleurs, selon un rapport de la Smith School of Enterprise and the Environment (Université d'Oxford), une forte dépendance à l'égard du CSC coûterait au moins 30.000 milliards de dollars de plus que de parier sur les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique.


Annick BERGER avec AFP

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