Consommation : comment des poissons pêchés illégalement se retrouvent dans votre assiette

Annick Berger
Publié le 27 septembre 2022 à 17h38
JT Perso

Source : JT 20h Semaine

Selon un rapport publié lundi par la Cour des comptes européenne, les pays de l'UE doivent frapper "plus fort" contre la pêche illicite.
Malgré les efforts des différents États, de trop nombreux produits issus de ces pratiques atterrissent encore dans les assiettes des consommateurs.
La pêche illicite, non déclarée et non réglementée, est l'une des plus graves menaces pesant sur les écosystèmes marins.

C'est une industrie dévastatrice qui continue de se dérouler sans que les États du monde ne parviennent à l'endiguer. La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (pêche INN), est l'une des plus graves menaces qui pèsent sur les mers et les océans du globe. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), cette pratique représenterait 20 à 30% des activités dans le secteur de la pêche, soit un chiffre d’affaires annuel estimé entre 10 et 23 milliards de dollars. 

Bien qu'il soit difficile de déterminer l'ampleur exacte de la pêche INN, on estime que 11 à 19% des poissons pêchés dans le monde le sont de manière illégale. Des produits qui peuvent facilement se retrouver dans les assiettes des consommateurs, et notamment dans celles des consommateurs européens.

L'UE est en effet un acteur majeur du secteur de la pêche : si elle possède l'une des plus grandes flottes au monde et représente 6% de la production de produits issus de la mer, elle en est également le premier importateur mondial, avec 60% des produits consommés issus de l'importation. Ainsi, selon un rapport publié par la Cour des comptes européenne, l'UE a importé pour 23 milliards d'euros de produits de la pêche en 2020. En volume, les États membres qui dominent le marché sont l'Espagne, le Danemark, la France et les Pays-Bas.

Des "failles importantes" dans les contrôles

Mais alors que les Vingt-Sept s'étaient engagés en 2015, dans le cadre de leurs "objectifs de développement durable" à mettre un terme à la pêche INN à l'horizon 2020, le rapport publié par l'institution basée au Luxembourg avance qu'elle n'y est pas parvenue. "L'UE a mis en place des systèmes de contrôle pour éviter que les produits de la pêche illicite ne finissent pas dans nos assiettes. Pourtant, certains produits interdits passent encore au travers des mailles du filet, notamment parce que les contrôles et les sanctions diffèrent d'un État membre à l'autre", alerte Eva Lindström, membre de la Cour responsable de l'audit.

Si les auteurs soulignent les efforts effectués par l'UE, qui fixe les règles concernant la pêche au sein de l'Union, ils pointent des pistes d'amélioration pour tenter de limiter les abus et "resserrer la vis pour aller dans le bon sens". Parmi les points cruciaux à améliorer, celui du système de certification des captures afin de garantir la légalité des produits de la pêche importés. Des contrôles mis en place au niveau national qui permettent "souvent" de détecter des pratiques illicites, mais dont "des failles importantes" sont à "l'origine d'une surpêche et d'une sous-déclaration des captures", alerte la Cour des comptes.

En effet, à l'intérieur de l'UE, les États sont tenus de contrôler au moins 5% des cargaisons qui arrivent dans leurs ports. Pour la période 2015-2019, ils ont ainsi effectué 345.510 inspections, dont 13% ont permis de détecter une infraction présumée. Quelque 76% des 69.400 infractions signalées ont été détectées par seulement trois États membres et un ancien État membre : Italie, Grèce, Espagne et Royaume-Uni. "Le niveau d'assiduité des contrôles entre les États membres n'est clairement pas de même niveau", alertent les auteurs qui pointent le problème de "pays plus laxistes" permettant à des produits issus de la pêche INN d'entrer sur le territoire européen.

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Autre problème, lorsque les contrôles sont menés, les sanctions appliquées au sein des différents pays sont "très variables d'un État à l'autre", affirme la Cour des comptes. Un point d'inquiétude pour les auteurs qui alertent sur des sanctions, dans certains cas, qui "ne sont ni dissuasives ni proportionnées aux avantages économiques" découlant de la pêche illégale. L'amende moyenne infligée pour un même type d'infraction varie en effet de 200 euros (Chypre, Lituanie, Estonie) à 7000 euros (Espagne), tandis que certains États (Danemark, Espagne) infligent parfois un avertissement "en lieu et place d'une amende" pour des infractions graves, déplore encore la Cour qui réclame un système harmonisé.

Des "cartons jaunes" et des "cartons rouges"

Il existe pourtant des outils pour tenter de limiter la pêche INN qui contribue à vider les océans de leur biodiversité. Ainsi, la Cour pointe "une base de données électronique dans l'UE", Catch, qui vise à faciliter la détection des fraudes et automatiser les contrôles. Un système qui existe depuis 2019, mais qui est encore peu utilisé par les États membres, déplorent les auteurs du rapport qui pointent encore l'utilisation de documents papier propices aux abus. Face à ce constat, la Cour des comptes européenne propose de rendre l'utilisation de cette base de données obligatoire. Une proposition qui date déjà de 2018, soulignent les experts. Ces derniers estiment que les "tous les États membres se regardent un peu les uns, les autres" et appellent la Commission à accélérer le calendrier.

Autre outil : un système de "cartons jaunes" et "cartons rouges". Le premier dispositif permet de donner un avertissement à un pays qui ne coopère pas à la lutte contre la pêche INN, le second permet de refuser toute importation de produits de la pêche débarqués d'un de ces pays. Depuis 2012, 27 procédures ont ainsi été engagées, dont six ont abouti à un carton rouge, notamment envers le Cambodge et les Comores. Un système "utile, mais pas infaillible" pour la Cour des comptes, pointant le fait que les mesures concernent des États avec qui le commerce de poisson est minime. 

La lutte contre la pêche INN est d'autant plus importante que ces pratiques illicites sapent les efforts déployés pour gérer les captures de manière durable et "mènent certains stocks au bord de l’effondrement". Selon la FAO, environ 94 % des stocks halieutiques mondiaux sont exploités au maximum de leur capacité ou surexploités. Face à ce constat, la Cour des comptes et Eva Lindström appellent les États membres de l'UE à "frapper plus fort" pour mettre un terme aux pratiques non régulées et éviter que des poissons pêchés illégalement ne se retrouvent dans les assiettes des consommateurs européens.


Annick Berger

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