COP28 : peut-on vraiment attendre quelque chose de la conférence sur le climat à Dubaï ?

Publié le 23 novembre 2023 à 19h02, mis à jour le 29 novembre 2023 à 19h03

Source : JT 20h Semaine

Lors de la COP28, qui s'ouvre le 30 novembre à Dubaï, les États vont pour la première fois faire le bilan de l'Accord de Paris.
Sans surprise, cet état des lieux indiquera que les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre ne sont pas à la hauteur.
Mais pour de nombreux observateurs, cette COP organisée dans un pays pétrolier sera l'occasion de mettre les vrais sujets sur la table.

"Des pas de géants" : c'est ce que doivent faire les gouvernements du monde entier pour "éviter la crise climatique", a averti Simon Stiell, le patron de l'ONU Climat, avant l'ouverture de la COP28 à Dubaï. Car pour l'heure, les engagements climatiques des États permettent seulement d'entrevoir une baisse des émissions mondiales de 2% en 2030 par rapport à 2019, loin des 43% préconisés par les experts pour espérer limiter le réchauffement à 1,5 degré, comme prévu dans l'Accord de Paris. Entre 2015 et 2022, les émissions mondiales de CO2 sont même passées de 35,6 à 38,2 gigatonnes, alors qu'elles auraient dû commencer à diminuer dès 2015.

"Est-ce que cette COP sera l'occasion d'un sursaut ?", s'interroge Antoine Gillod, directeur de Climate Chance, l'Observatoire mondial de l'action climat. Certains en doutent, d'autant que cette 28ᵉ édition est organisée à Dubaï, pays producteur de pétrole, et présidée par Sultan al-Jaber, patron de la puissante compagnie pétrolière émiratie Adnoc. Des appels au boycott ont d'ailleurs circulé, soutenus en France par 200 chefs d'entreprises engagés dans la transition écologique. 

"Une COP, ce n'est pas l'entre-soi des amis du climat. Il faut justement que les pétroliers soient là", balaie Ronan Dantec, sénateur de Loire-Atlantique (groupe écologiste) et président de l'association Climate Chance. "Les majors du pétrole doivent financer la transition."

On va peut-être enfin mettre sur la table les enjeux cruciaux
Sébastien Treyer, directeur général de l'Institut du développement durable et des relations internationales

"On va peut-être enfin mettre sur la table les enjeux cruciaux, notamment sur les énergies fossiles", espère Sébastien Treyer, le directeur général de l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Pour la première fois, les pays engagés par l'Accord de Paris vont en dresser le bilan formel et, surtout, dire ce qu'ils font de ces conclusions. "Atténuation, adaptation, finances vertes : on attend des choses précises sur ce qui a été fait, mais surtout, sur ce qui sera fait, alors que les États doivent présenter leurs nouveaux engagements de réduction en 2025", commente un observateur.

Ils devront aussi se mettre d'accord sur la somme et le fonctionnement du fonds "pertes et dommages" pour les pays en développement. Et se prononcer sur des objectifs à atteindre en matière d'énergies renouvelables, de sobriété et d'efficacité énergétique. 

Une référence aux énergies fossiles, et si oui, laquelle?

Symbole de cette COP28, ce bilan mondial inédit - le " Global Stocktake" - des progrès réalisés depuis l'Accord de Paris devra être conclu par une décision politique, votée par consensus. 

Le constat est connu : un rapport technique publié début septembre a relevé sans surprise une action très insuffisante. "Les principes fondamentaux de l'Accord de Paris ne sont pas encore respectés par les 197 parties", déplorait à l'époque le chef de l'ONU Climat, soulignant que "la charge de la réponse" incombe en premier lieu à 20 pays. En ligne de mire : les membres du G20, qui représentent 80% des émissions mondiales.

À Dubaï, il ne s'agira pas toutefois de faire la liste des bons et des mauvais élèves. Même si la Chine devrait en profiter pour affirmer qu'elle sera en mesure de réduire ses émissions de CO2 l'an prochain grâce aux énergies renouvelables, selon une étude publiée sur le site Carbon Brief

La France, elle, défendra la "sortie progressive des énergies fossiles" et "un engagement à atteindre le pic des émissions mondiales d'ici à 2025"

Des dizaines de pays souhaitent aussi voir figurer dans le texte un appel explicite à réduire les fossiles, ce qu'aucune COP n'a jamais réussi. Le charbon, par exemple, n'avait été cité pour la première fois qu'en 2021, à la COP26 de Glasgow. Pourra-t-on y arriver au pays du pétrole ? "Sans doute pas jusqu’à acter une date de sortie", observe Antoine Gillod. 

Les investissements annoncés dans les énergies fossiles ne vont pas dans le bon sens : ainsi, la compagnie de Sultan al-Jaber vient d'annoncer l'investissement de 150 milliards de dollars sur cinq ans dans l'expansion des capacités de production d'hydrocarbures. "TotalEnergies investit quatre milliards de dollars dans les énergies bas-carbone, mais cela inclut le gaz", abonde un observateur. "Certes, le gaz émet presque deux fois moins que le pétrole, mais 70 fois plus que le nucléaire..."

Nombre de pays poussent pour obtenir une sortie des énergies fossiles dites "unabated", c'est-à-dire sans captage ou stockage du CO2. Celles qui, en gros, repartent dans l'atmosphère. Reste encore à s'accorder sur ce qu'autoriserait ce terme vague, qui pourrait représenter une potentielle échappatoire pour l'industrie pétrogazière.

Est-ce que ça veut dire que dès qu'on capture 1% du CO2, c'est bon ?
Lola Vallejo, de l'Iddri

"Est-ce que ça veut dire que dès qu'on capture 1% du CO2, c'est bon ?", demande Lola Vallejo, directrice du programme climat de l'Iddri. "La technologie de capture du CO2 a généré beaucoup d'attentes, mais l'Agence internationale de l'énergie est très critique : car en général, quand on récupère le CO2, c'est pour le réinjecter et générer davantage de pétrole. Dans l'état actuel des choses, cette technologie ne sert pas à réduire les émissions."

"Sur ce sujet, il faut aussi avoir en tête que l'état actuel des capacités de capture est faible : seulement 30 sites sont opérationnels dans le monde ; cela représente 0,1 des émissions de CO2, l'équivalent de la Suède", précise encore Antoine Gillod. "Et sur ces 30 sites, 20 remettent du carbone dans le sol pour préserver la durée de vie des puits de pétrole !"

Tripler les énergies renouvelables

Plusieurs pays ou blocs de pays, comme l'Union européenne, visent un accord sur le triplement du déploiement des énergies renouvelables d'ici à 2030. Un objectif "atteignable", selon le ministère de la Transition énergétique. Et ce d'autant plus que Sultan al-Jaber devrait en profiter pour rappeler son bilan à la tête de l'entreprise Masdar, un géant des énergies renouvelables qu'il a fondé en 2006.

Sur ce sujet comme sur les autres, il ne faudra pas oublier les pays du sud. "Il y a une incohérence à investir 70 milliards dans la mutation de l'économie vers des énergies bas-carbone en Europe sans s'intéresser à ce qu'il se passe dans le sud", relève Ronan Dantec. "Car une partie de l'effort est perdu."

L'argent du pétrole doit aller aux énergies renouvelables
Ronan Dantec, sénateur

L'Indonésie a par exemple augmenté de 25% ses émissions de CO2 depuis 2019. En cause : ses fonderies de nickel qui fonctionnent grâce à des centrales à charbon. "Les centrales à charbon alimentent les fonderies de nickel pour faire des batteries destinées à la transition énergétique en France", résume le sénateur de Loire-Atlantique.

Là aussi, la pression sera mise sur les producteurs de pétrole. Dans cette optique, l'Agence internationale de l'énergie a appelé jeudi les compagnies pétrogazières à consacrer la moitié de leurs investissements aux énergies propres d'ici à 2030. Aujourd'hui, ces sommes ne représentent qu'environ 2,5% du total de leurs dépenses d'investissements. "L'essentiel de la marge d'investissement des pétroliers revient au pétrole. Mais une COP chez les pétroliers doit permettre d'insister sur le fait que l'argent du pétrole doit aller aux énergies renouvelables, et non au pétrole", estime Ronan Dantec.

Un fonds pour les pays vulnérables

C'était le grand succès de la COP27 en Égypte l'année dernière : l'annonce de la création d'un fonds "pertes et dommages" climatiques pour les pays vulnérables. "La COP27 a créé énormément d'attentes avec un pas de temps très court", relève Lola Vallejo. Charge à un comité de transition d'en élaborer les contours, dans un contexte de défiance des pays du sud vis-à-vis des pays du nord, qui ont peiné à réunir les 100 milliards de dollars promis pour 2020 - un montant a priori atteint en 2022 (les montants sont connus en décalé dans le temps).

Un compromis sur son fonctionnement a été trouvé avant la COP, mais des points restent à trancher. Le texte propose ainsi d'établir le fonds provisoirement, pour quatre ans, au sein de la Banque mondiale. Qui financera ? Les États-Unis font pression pour que l'adhésion soit volontaire pour les pays développés. Les délégués des pays du sud, eux, défendent une contribution obligatoire en vertu de la responsabilité historique prépondérante des pays riches dans les émissions de gaz à effet de serre à l'origine du réchauffement climatique. L'Union européenne souhaite de son côté que la Chine contribue à ce fonds, plutôt qu'elle en soit bénéficiaire.

De nombreux observateurs craignent que ces points ne viennent prendre le pas sur les autres négociations, sur les fossiles notamment. Enfin, la COP28 devrait permettre d'obtenir des engagements sur le doublement de l'efficacité énergétique.

Parallèlement à ces discussions, de nombreuses coalitions devraient voir le jour. Les États-Unis veulent financer la lutte contre les émissions de méthane, tandis que la France va pousser pour un triplement des capacités de production nucléaire d'ici à 2050. D'autres sujets sont sur la table : la protection des forêts ou encore la décarbonation du transport maritime.


Marianne ENAULT

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