Des centaines de dauphins échoués sur les plages françaises : comment expliquer ce phénomène ?

Publié le 25 janvier 2023 à 20h12, mis à jour le 13 mars 2023 à 20h25

Source : JT 20h Semaine

Chaque année en France, des centaines de dauphins sont retrouvés échoués sur les plages de l'Atlantique, un phénomène en hausse.
Une cinquantaine de dauphins se sont à nouveau échoués depuis samedi dans les Landes.
Parmi les responsables pointés du doigt : le secteur de la pêche.

C'est un phénomène documenté et sur lequel les ONG et les scientifiques alertent depuis près de 30 ans. Sur les plages de l'Atlantique, plus particulièrement en Vendée et en Charente-Maritime, chaque année, des centaines de dauphins sont retrouvés morts sur les plages. Et leur nombre augmente depuis 2016. Une cinquantaine de cétacés ont ainsi été retrouvés échoués entre samedi et lundi sur les plages des Landes. 

Selon l'observatoire Pelagis, qui recense depuis 1970 les échouages sur la façade atlantique, pas moins de 235 dauphins communs ont été retrouvés morts depuis le 1er janvier. 

Face à cette situation, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) a lancé un appel citoyen et interpellé l'Élysée, estimant que le "temps est venu de faire le maximum pour sauver les dauphins de la maltraitance, voire d'extinction". Avec un responsable pointé du doigt : le secteur de la pêche. Selon Pelagis, la majorité des dauphins échoués présentent "des traces de capture dans un engin de pêche" et quelques-uns portent "des bagues (bracelets autour de la caudale avec un identifiant) (...) posées volontairement par les pêcheurs sur les carcasses avant d’être déclarées et rejetées en mer".

"Terrain miné"

"Plus de 90% des dauphins qui sont autopsiés sur les plages sont des individus qui sont dans la force de l'âge, on a des femelles qui sont en gestation, on a des juvéniles qui ont souvent l'estomac plein, donc qui étaient en train de chasser des poissons quand ils ont été capturés, sur les mêmes zones que les bateaux de pêche", détaille Lamya Essemlali, présidente et porte-parole de l'association Sea Sheperd. Les chalutiers pélagiques, qui remorquent des filets en pleine eau entre la surface et le fond, ainsi que les fileyeurs, qui posent et relèvent de petits filets pour pêcher, sont jugés particulièrement responsables de ces captures mortelles pour les dauphins. Des bateaux présents en nombre dans la zone côtière française du golfe de Gascogne : près de 80 chalutiers s'y trouvent, ainsi qu'environ 450 fileyeurs. 

Ces navires entreraient davantage en compétition avec les dauphins en raison de la surpêche au large des côtes hexagonales. "Pêcheurs et scientifiques s'accordent à dire qu'il y a plus dauphins près de la côte. Ce n'est pas une augmentation de la population, c'est un déplacement. Et l'hypothèse qui paraît la plus plausible, c'est qu'il y a quelques années, les dauphins étaient beaucoup plus au large où les merlans, les sardines ou les anchois dont ils se nourrissent étaient présents. Mais ces populations ont été surpêchées par les navires usines, qui font des razzias sur ces poissons. Les dauphins se sont donc rapprochés des côtes où il reste un peu plus de ressources. Le problème, c'est que près de la côte, c'est un terrain miné avec énormément de bateaux de pêche", avance la porte-parole de Sea Sheperd.

Le nombre de dauphins morts sur la façade atlantiques pourrait d'ailleurs être largement sous-évalué. "Selon les estimations des scientifiques, à peu près de 80% des dauphins coulent au fond de l'océan et seulement 20% se retrouvent sur les plages. On a vraiment affaire à la face visible de l'iceberg", alerte la responsable de l'ONG. Il faut dire que de nombreux pêcheurs ne déclarent pas les captures des cétacés, bénéficiant, selon Lamya Essemlali, d'"un climat d'impunité". La démarche est pourtant obligatoire pour réguler les populations de ces animaux protégés, et une non-déclaration passible de 21.500 euros d'amende. La mortalité annuelle des dauphins sur les côtes atlantiques est estimée entre 8000 et 11.000 individus, sur une population d'environ 180.000 à 200.000. 

Suspendre la pêche : la solution ?

Pour tenter de protéger les dauphins, le Ciem, organe scientifique qui surveille les écosystèmes de l'Atlantique nord, préconise depuis des années une suspension hivernale de certaines pratiques de pêche non sélectives. Et notamment celles des chalutiers pélagiques et des fileyeurs. Une disposition combattue par les industriels du secteur, mais soutenue par de nombreuses ONG, tout particulièrement la LPO et Sea Sheperd. 

D'autant que des fonds européens sont prévus, de l'ordre de cinq milliards d'euros sur cinq ans, pour dédommager les pêcheurs en cas de suspension de leur activité sur un temps et une zone donnée. "Une mesure d'urgence à court terme", pour Lamya Essemlali, qui demande un travail approfondi sur les "méthodes de pêche pour qu'elles soient beaucoup plus sélectives" à moyen terme. "On est sur des filets qui font 15 mètres de hauteur et s'étendent sur des kilomètres en pleine zone de nourrissage et de reproduction d'espèces protégées, ce n'est pas tenable. On ne peut pas parler d'espèces protégées si on autorise ce genre de pratique", souligne la porte-parole de Sea Sheperd, qui déplore une situation "inacceptable" tant "d'un point de vue environnemental que d'un point de vue éthique". 

L'État français pointé du doigt

Un problème face auquel l'attitude du gouvernement français est pointée du doigt par les ONG, qui jugent son action insuffisante. La Commission européenne l'a d'ailleurs mis en demeure, suite à une plainte de Sea Sheperd déposée en 2019, de remplir ses obligations réglementaires en termes d'espèces protégées. En réponse, il a présenté, il y a une dizaine de jours, un nouveau plan en huit points, complétant celui de 2019, qui privilégie l'amélioration des connaissances et la mise en place de mesures techniques, comme des caméras embarquées sur les navires ou des répulsifs acoustiques.

Mais pour la LPO, il s'agit de "demi-mesures (...) qui ne changeront rien et font perdre un temps précieux". Une campagne d'observation volontaire à bord des engins de pêche, ainsi que des dispositifs de géolocalisation, figurent également dans le plan gouvernemental, qui "en l'absence de résultat satisfaisant sur la réduction des captures accidentelles" ne ferme pas totalement la porte à des "fermetures spatio-temporelles" de la pêche à l'hiver 2024-2025 dans le golfe de Gascogne. 

La communauté scientifique appelle à agir d'urgence pour tenter de préserver les populations de dauphins sur la façade atlantique. Un animal protégé pour lequel les citoyens peuvent agir. "On en est aussi là, parce que la consommation de poissons a doublé en 50 ans", alerte Lamya Essemlali. "On mange trop de poisson sans se poser de question sur comment il a été pêché. Donc, il y a une responsabilité partagée avec une prise de conscience à avoir pour les citoyens, les pêcheurs et les pouvoirs publics."


Annick BERGER

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