Les espèces exotiques envahissantes introduites par l'homme se propagent de plus en plus rapidement dans le monde.
Selon un rapport de l'IPBES, elles occasionnent des dégâts faramineux.
Et la France n'est pas épargnée par ce fléau.

Elles sont impliquées dans 60% des extinctions d'espèces et coûtent plus de 423 milliards de dollars par an à la planète. Les espèces exotiques envahissantes se propagent de plus en plus rapidement dans le monde, causant des dégâts immenses. C'est ce que pointe le rapport de l'IPBES, surnommé le Giec de la biodiversité, publié lundi 4 septembre. Un document inédit qui se penche sur ces plantes et animaux introduits par l'homme et dont le développement est favorisé par la mondialisation ou le changement climatique. Des espèces qui ravagent les cultures et les forêts, propagent des maladies et menacent la qualité de la vie sur Terre. 

Et la France n'est pas épargnée par le phénomène. Parmi les espèces exotiques envahissantes les plus connues sur le territoire : le moustique tigre ou encore le ragondin. Des "espèces qui ont été bougées par une action humaine – intentionnelle ou non intentionnelle – en dehors de leur aire de distribution d'origine", détaille pour TF1info Philippe Grandcolas, directeur de recherche CNRS, directeur adjoint scientifique de l’institut écologie et environnement du CNRS.

Le moustique tigre, responsable de la transmission de Zika et de la dengue
Le moustique tigre, responsable de la transmission de Zika et de la dengue - AFP

Des "réservoirs" à maladie

Il existe dans le pays des dizaines – voire des centaines – d'espèces importées, qui déstabilisent l'environnement avec des conséquences dangereuses, à la fois pour les écosystèmes et pour la santé des habitants. "Le ragondin, qui est élevé pour sa fourrure et dont des spécimens ont malheureusement réussi à s'échapper, est responsable d'une invasion énorme depuis un siècle sur le territoire français", détaille Philippe Grandcolas. L'animal est notamment un réservoir pour la leptospirose, une maladie bactérienne qui, si elle est souvent bénigne chez l'homme, peut conduire à l'insuffisance rénale, voire à la mort dans 5 à 20% des cas, selon l'Institut Pasteur. "Les pêcheurs y sont particulièrement exposés puisqu'elle peut être transmise quand vous buvez ou avalez de l'eau contaminée par l'urine de rat ou de ragondin", alerte le chercheur.

Le moustique tigre est également connu pour être vecteur des maladies comme Zika ou la dengue et ne cesse d'agrandir son aire de répartition en France. Autre exemple : le Tamia, petit écureuil venu de Sibérie, qui a colonisé jusqu'aux forêts de l'Île-de-France et qui "est devenu dans cette zone un réservoir supplémentaire pour la maladie de Lyme", pointe Philippe Grandcolas.

Le Tamia, écureuil originaire de Sibérie
Le Tamia, écureuil originaire de Sibérie - iStock

Jouer aux apprentis sorciers

Autre problème emblématique en France, la coccinelle asiatique, introduite pour tenter de lutter contre un certain nombre d'espèces problématiques pour les cultures, comme les pucerons. "Mais les gens qui l'ont intégrée se sont trompés, en réalité aujourd'hui, elle concurrence les autres coccinelles, mais n'est pas très efficace dans la lutte contre un certain nombre d'insectes qui nous posent problème", détaille le directeur de recherche qui pointe le souci des imports "intentionnels" d'espèces exotiques, "des tentatives très maladroites d'introduction pour gérer l'environnement qui se sont révélées être une catastrophe. C'est une sorte de bioingénierie biologique – un peu à l'image de la géoingénierie pour le climat – mais qui consiste souvent à jouer aux apprentis sorciers", pointe-t-il.

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Et la liste des espèces exotiques envahissantes est longue en France, avec la fourmi d'Argentine, présente dans le sud, et qualifiée de "catastrophe permanente" par Philippe Grandcolas, ainsi que la petite fourmi de feu qui provoque "une catastrophe à l'échelle de la planète entière, car c'est une espèce qui fait littéralement fuir les vertébrés dans les milieux où elle se trouve, ce qui rend ces milieux quasiment infréquentables, y compris pour les humains". Dans son étude sur ces animaux, l'Office français de la biodiversité alerte également sur l’écrevisse de Louisiane, une espèce introduite à la fin des années 70 à des fins commerciales, qui devient un réel problème. "Robuste et vorace, elle migre de manière exponentielle dans les eaux douces du pays déséquilibrant au passage l’écosystème en s’attaquant aux œufs d’amphibiens, aux jeunes poissons ou en creusant des galeries et dégradant les berges", pointe l'organisme.

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Les plantes et les milieux marins ne sont pas épargnés avec le développement de la Jussie, "une plante toute jolie, mais qui, quand elle s'introduit dans les milieux aquatiques, forme un tapis qui bloque tout et empêche les autres plantes et animaux de vivre". Ou l'herbe de la pampa, ces grandes graminées avec un plumet blanc à leur sommet qui se répandent dans les jardins français, et qui empêche les autres plantes de pousser. Des végétaux qui provoquent aussi des accumulations de feuilles mortes et qui, dans des régions sèches, peuvent amplifier les risques d'incendie. L'importation de plantes fourragères à Hawaï est notamment pointée du doigt dans l'incendie dramatique qui a ravagé l'île en août.

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Comme pour le climat, le coût de l'inaction est bien supérieur au coût de l'action
Philippe Grandcolas

Propagations de maladies, impact sur les rendements agricoles et déstabilisations des écosystèmes, ces espèces exotiques envahissantes ont un coût important. En France, selon une étude publiée en 2021 par plusieurs organismes de recherche, ces plantes et autres animaux ont engendré un coût compris entre 1280 millions et 11.535 millions de dollars entre 1993 et 2018. Une fourchette large puisque les impacts de ce phénomène sont difficiles à chiffrer, mais qui représente la tranche la plus basse de l'estimation, alors que la facture pourrait être bien plus lourde en métropole et dans les territoires marins.

D'où l'appel de l'IPBES et des scientifiques à investir dès maintenant pour tenter de mieux maîtriser ce phénomène. Car si rien n'est fait, selon le Giec de la biodiversité, leur nombre à travers le monde aura augmenté de 36% en 2050 comparé à 2005. Pour autant, rien n'est perdu d'avance, pointe l'organisme qui estime que "gérer les invasions biologiques est réaliste et atteignable, avec à la clé des bénéfices substantiels pour la nature et les personnes", en listant trois lignes de défense : la prévention, l'éradication et le confinement, la première restant "l'option la plus rentable". 

Un investissement lourd dans un premier temps, mais qui devrait s'avérer bénéfique à l'avenir. "Comme pour le climat, le coût de l'inaction est bien supérieur au coût de l'action", pointe Philippe Grandcolas qui souligne qu'il n'existe pas de "solution miracle" et que ces efforts passeront par une meilleure gestion des écosystèmes, pointant notamment en France la suppression des haies et la fragmentation des forêts qui "donnent un boulevard aux espèces exotiques invasives". Et le temps presse pour agir contre ces organismes qui profitent du changement climatique dû aux activités humaines pour proliférer dans leurs nouvelles zones de répartition, à l'image du moustique tigre, transporté par l'homme en "auto-stop avec le transport de marchandises" sur le territoire métropolitain, mais qui trouve dans l'Hexagone un terrain idéal pour se reproduire, profitant de la hausse des températures et des hivers plus doux que connaît le pays.


Annick BERGER

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