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Comment le monde de la musique peut réduire son empreinte carbone ?

Geoffrey Lopes
Publié le 1 juillet 2022 à 9h00
Comment le monde de la musique peut réduire son empreinte carbone ?

Source : iStock

Voyages, hébergement, réduction des déchets… The Green Room accompagne l’industrie de la musique sur le chemin de la responsabilité environnementale.
L’association guide salles et artistes qui le souhaitent vers une diminution de leurs émissions de gaz à effet de serre.
Une initiative qui commence à faire du bruit.

Quel est le bilan carbone de l’industrie de la musique ? Même les mathématiciens les plus chevronnés auraient du mal à répondre précisément à cette question. La musique regroupe une variété d’acteurs différemment exposés : les salles et leurs installations parfois gourmandes, les artistes aux tournées coûteuses en carburant, les sociétés de production à la communication permanente ou encore les fans, mélomanes et mobiles, consommateurs du merchandising des musiciens et possédant toutes leurs éditions spéciales.

Les consultants en énergie et environnement Eneris calculaient, dans une étude publiée en 2011, le bilan carbone moyen d'un festival de 50 000 personnes à 1 000 tonnes d’équivalent CO2 (environ 400 allers-retours Paris-New York en avion). Le groupe U2 a quant à lui rejeté plus de 65 000 tonnes de gaz à effet de serre (GES) lors de sa tournée 360° en 2009 (ce qu’émettent 6 500 Irlandais en une année). L'ONG Julie's Bicycle a évalué dans un rapport en 2009, l'impact carbone des groupes, orchestres et théâtres britanniques en tournée. Elle estimait la consommation d’un stade moyen à 25 tonnes d’équivalent CO2 lors d’un concert.

Autrement dit, l’environnement et la musique semblent fâchés. Le Shift Project a mené plusieurs études montrant que toutes les structures, y compris les plus petites, émettent des GES : le transport des artistes, publics et matériels contribue à près des deux tiers des émissions. Viennent ensuite les salles, l’alimentation et le numérique, sans oublier les ressources en eau et matières (plastiques). Difficile pour cette industrie, à l’économie souvent fragile, de changer de modèle. Gwendolenn Sharp, fondatrice et coordinatrice de The Green Room, s’est donné le défi de réconcilier culture et nature.

Aider les artistes

Gwendolenn Sharp maîtrise les codes du monde de la musique : l’ancienne programmatrice d’un festival en Pologne a également exercé le métier de productrice ou manager d’artistes. Avec une conscience environnementale infaillible, elle a cherché en autodidacte des solutions pour verdir les tournées. "Des artistes voulaient agir sur l’environnement, mais ils ne trouvaient pas de structures et ne savaient pas comment faire. Au Japon, l’accident nucléaire de Fukushima a remis en question la manière de travailler de beaucoup d’artistes. Il faut identifier des déclics", raconte la professionnelle du secteur. À partir de 2012, l’entrepreneuse s’est donnée pour mission de réconcilier spectacle et environnement. Son entreprise créée dans la foulée, The Green Room, propose des solutions sur mesure pour diminuer l’impact environnemental des artistes et des salles. "Il faut adapter une stratégie environnementale pour chaque artiste. Nous devons optimiser les transports (éviter les tournées décousues avec trop de distances entre les dates et bannir l’avion dès que possible), repenser la manière de transporter artistes et instruments, revoir les hébergements et l’alimentation, reverser des compensations à des organisations environnementales, etc.", reprend la responsable de The Green Room.

Objectif, protéger la planète sans entraver le développement des carrières. Une mission ardue pour Gwendolenn Sharp qui reconnaît que l’économie des petits artistes reste fragile. "Notre modèle demeure très lié aux concerts et nous devons faire attention aux coûts. Le Covid19 a permis aux acteurs de prendre conscience des risques climatiques, d’échanger et de mettre en commun leurs stratégies." Depuis deux ans, l’activité de l’entreprise croît sous la demande des artistes. "Le public devient de plus en plus critique et les interprètes se doivent de répondre à ces préoccupations environnementales", ajoute l’entrepreneuse qui reproche aux salles de ne pas toujours jouer le jeu : "On fait peser beaucoup de responsabilités sur les épaules des artistes. Mais le plus gros impact reste la mobilité des fans, une mission d’abord assurée par les salles. Elles ne doivent pas se défausser sur les musiciens. Je considère que c’est également un non-sens de faire sortir des salles de terre sans transport en commun autour."

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Agir sur les transports et la réduction de déchets

Pour y parvenir, la fondatrice de The Green Room est formelle : il faut repenser la manière de construire une tournée notamment sur la durée. L’organisme accompagne les groupes qui le souhaitent en leur fournissant un appui technique et s’active sur tous les fronts : "On dialogue avec les prestataires, on tente de réduire le poids de leurs vidéos, on diminue l’impact de leurs goodies, on cherche à éliminer le plastique pendant les concerts et on s’attache à ne plus produire ou faire des choses réutilisables. Il faut ensuite s’attaquer au transport : nous accompagnons par exemple le groupe l’ensemble zéro qui part en tournée à vélo", raconte Gwendolenn Sharp. Les transports deviennent néanmoins le nœud gordien de The Green Room, aux prises avec quelques incongruités : certains festivals ou certaines salles font signer des clauses d’exclusivité qui empêchent de produire un artiste sur plusieurs dates d’affilées.

Hors de question pour autant de refuser à un groupe l’opportunité de voyager : "Nous refusons de mettre des obstacles aux rencontres des cultures", jure l’entrepreneuse. Elle juge fondamental de permettre aux artistes de se faire connaître aux quatre coins du monde. Elle sent le monde de la musique en plein questionnement, mais elle reste prudente : "En 2015, au moment de la COP21 à Paris, les mêmes acteurs se réunissaient déjà en mettant sur la table les mêmes sujets, les mêmes problématiques. Mais au niveau institutionnel, on n’a pas avancé. Nous avons trop de discussions, il faut passer à la vitesse supérieure et faire du concret en finançant les acteurs", implore-t-elle.

The Green Room n’est pas la seule structure à se battre pour l’environnement dans le monde de la musique. Le mouvement Music Declares Emergency (MDE) rassemble des milliers d’artistes et de structures qui s'engagent à s’entraider et partager leurs expertises en tant que filière et communauté. Ils travaillent à rendre leurs entreprises écologiquement durables et estiment que la filière doit prendre conscience des enjeux. Le mouvement appelle les gouvernements à faire le lien entre culture et transition écologique.


Geoffrey Lopes

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